1.
Je trempai mon pinceau dans le pot de peinture et appliquai délicatement la couleur sur la toile. J’étais en train de mettre la dernière touche au tableau que j’avais intitulé « Nymphe au clair de lune ». Ma petite sœur Dorothy m’avait servi de modèle. Son portrait féerique plongeait le bout de son pied blanc dans une source transparente, ses cheveux blonds tombant en cascade dans son dos. Ses yeux étaient mi-clos, elle semblait être partie dans des rêves lointains.
Mais je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Oliver, et comme vous pouvez le deviner, je suis peintre. A l’époque où commence cette histoire, je ne peignais que pour mon plaisir, ou presque. Il m’arrivait de dessiner des fresques dans des appartements privés afin de gagner de quoi me nourrir et acheter mon matériel. L’art était la seule chose pour laquelle je vivais. J’y consacrais tout mon cœur et toute mon âme.
Certains disaient de moi que j’étais fou. Disons plutôt que j’étais un solitaire et que je préférais la compagnie de mes pinceaux à celle des humains.
*
Quelques jours plus tard, ma « Nymphe au clair de lune » était enfin terminée. Dorothy, ma petite sœur, avait applaudi en la voyant. Un de mes amis m’avait même déclaré : « On la croirait vivante ! Tu devrais l’exposer ». J’étais flatté. Je ne pensais pas avoir le talent nécessaire pour attirer les foules dans une galerie.
C’est pourtant ce qui arriva. Je ne me doutais pas que ma « Nymphe au clair de lune » aurait autant de succès. J’en étais à la fois ravi et étonné.
Très vite, les commandes commencèrent à affluer. Nombreux étaient ceux qui voulaient que je fasse leur portrait. Je ne savais plus où donner de la tête.
2.
Je suis Kenneth, le meilleur ami d’Oliver Chester. C’était moi qui lui avais conseillé d’exposer la « Nymphe au clair de lune ». J’aurais mieux fait de m’abstenir. On ne pouvait nier que ce tableau était un chef d’œuvre, comme tous ceux qu’Oliver avait peints auparavant. Mon ami avait un réel talent. Il émanait quelque chose de spécial de toutes ses œuvres, on aurait vraiment juré que ses tableaux avaient une âme.
Je dis bien « ava ient ».
Oliver était devenu célèbre en Angleterre. Ses clients se faisaient de plus en plus nombreux, et il voulait tous les satisfaire. Il travaillait de plus en plus vite, plus parce qu’il commençait à aimer l’argent que cela lui rapportait que par soucis de professionnalisme. Mais ses tableaux en souffraient. Ils étaient désormais vides, dénués de toute essence. Je ne ressentais plus rien en les regardant, quelque chose avait disparu.
Cependant, Oliver et ses clients ne semblaient pas s’apercevoir de la différence. Pour Oliver, seul comptait l’argent, et non plus la qualité de ses œuvres.
3.
J’étais on ne peut plus heureux ! Grâce à ce que j’avais gagné, j’avais pu quitter mon sordide atelier sous les combles pour m’installer dans un confortable appartement au cœur de Londres. Le bruit des sabots des chevaux sur les rues pavées était plus agréable à mon oreille que celui des passants pataugeant dans la boue de mon ancien quartier.
Je menais la belle vie. Je sortais avec des dames élégantes, j’étais invité dans les réceptions les plus chics. Je n’avais même plus besoin de peindre pour me remplir la panse car en raison de ma célébrité toute neuve, il arrivait fréquemment que l’on m’offre à déjeuner.
La peinture, parlons-en ! La richesse avait comme décuplé mon inspiration. Je ne me trouvais jamais en panne d’idée et achevais mes tableaux en des délais nettements plus courts qu’auparavant. Peut-être était-ce cela le génie ?
*
Cela était devenu si simple. Je n’avais qu’à barbouiller quelques toiles et
« Ah, quel talent ! »
« Oh, quel génie ! » s’exclamaient-ils tous.
Il en fallait peu pour les contenter et cependant, j’appréciais cette admiration pas toujours méritée, je l’avoue. J’en adorais chaque mot, chaque son. C’était une si douce musique. J’en ressentais le besoin comme d’une drogue.
*
Je crois que l’apothéose de ma gloire a été le moment où j’ai pu ouvrir ma propre galerie d’exposition. Ce fut une telle fierté de voir ce nom en lettres d’or rutilantes :
Chester Gallery.
Et à l’intérieur, mes tableaux, et ceux de jeunes amateurs en quête de reconnaissance. Je n’avais pas exactement connu cela, j’étais passé directement de l’anonymat au succès. Et mon ancienne vie ne me manquait pas. Mon ancienne vie dans un grenier sombre, à me préoccuper uniquement de mon art. Mais où avais-je la tête ? Qui peut se complaire dans la misère et la solitude ?
4.
Je ne reconnaissais plus mon ami. Oliver avait tellement changé. Il devenait plus arrogant et plus cupide de jour en jour. C’était fou à quel point l’attrait de l’argent pouvait transformer un homme.
Oliver et moi nous voyions moins souvent. Il méprisait ses anciens amis pour se tourner vers une société qu’il jugeait plus digne de son nouveau statut. Il se prenait pour un dandy à la mode, un artiste séducteur et seul l’intéressait l’influence qu’il en retirait.
Il m’arrivait de me demander où était passé l’Oliver d’autrefois, celui altruiste et passionné, que je considérais comme mon ami le plus cher, le camarade d’enfance pour qui j’aurais donné ma chemise.
Je haïssais presque Oliver, et pourtant, j’adorais sa « Nymphe au clair de lune ». Ce tableau surpassait de loin tout ce qu’Oliver avait peint jusqu’alors. Il se dégageait une telle chaleur de ce petit bout de fille trempant son pied menu dans l’eau. Comment croire qu’une telle merveille avait pu causer le malheur et la déchéance d’un artiste ?
5.
Déchéance ? Allons donc ! J’étais au sommet de la gloire, oui ! J’oserais même avouer qu’aucun des jeunes peintres en vogue de cette époque n’atteignait mon niveau. Et après cela, certains osent parler de déchéance ? Voyons, un peu de sérieux !
*
Il est vrai que mon goût pour la peinture s’était quelque peu atténué. J’avais mieux à faire que de barbouiller des toiles. Sans cesse, de nouveaux galas étaient donnés dans tout Londres, et je me devais évidemment d’y assister.
J’étais l’attraction, la célébrité qu’il fallait absolument connaître. Je n’avais plus besoin de peindre, ma réputation étant déjà faite.
Il ne me restait plus grand chose de mon ancienne vie. Je délaissais les endroits que j’avais l’habitude de fréquenter. Ils ne convenaient plus à Oliver M. Chester, le peintre de grande renommée.
6.
Mais petit à petit, je sentais que Kenneth n’avait peut-être pas entièrement tort. Je ne l’avais pas revu depuis l’ouverture de la Chester Gallery, mais il m’avait fait part à plusieurs reprises de ses sentiments.
J’ai eu une révélation en me regardant dans le miroir. L’homme que j’y ai vu n’était qu’une enveloppe vide. Il n’y avait plus rien à découvrir sous sa belle apparence. Et je me suis demandé :
« Est-ce réellement moi ? »
7.
Je m’étais décidé à mettre les civilités entre parenthèses pendant un certain temps, et je m’étais attelé à la réalisation d’un nouveau tableau. J’étais las d’esquisser le portrait du commun des mortels et je recherchais mes anciennes sources d’inspiration.
Je me plongeai dans la relecture du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare, désireux de rendre sur la toile la beauté de Titania, souveraine de la forêt.
Hélas ! Mon pinceau ne semblait plus agir de lui-même comme il le faisait autrefois.
Nombreuses sont les ébauches qui finirent au feu. Je n’étais jamais satisfait de mon travail. Mes dessins ne valaient plus rien. Quelle douche froide pour mon orgueil ! Mais je l’avais mérité. Cela m’apprendrait à jouer les hommes du monde au lieu d’essayer de progresser dans mon domaine.
*
Après une douzaine de dessins ratés, je commençai à perdre patience, et petit à petit, mon sentiment d’impuissance fit place à la colère. J’étais furieux contre moi-même.
Un jour, pris d’une rage intense, je lacérai plus de la moitié de mes toiles et détruisit même l’un de mes chevalets. Ce qui m’avait mis dans cet état c’était la vue des toiles que j’avais peintes ces derniers mois. Du mauvais travail, vraiment. Un enfant n’aurait pas fait pire. Rien que du tissu recouvert d’une couche de peinture.
Rien de plus.
Aucune émotion, aucun sentiment ne s’y cachait. Du travail d’amateur !
Ces toiles me faisaient honte. Elles me renvoyaient l’image d’un autre Oliver, un être détestable et se détestant lui-même.
8.
Mon ami allait très mal. Se retrouver confronté à la réalité l’avait complètement abattu, et il s’était mis à prendre du laudanum pour calmer ses nerfs.
- Ce n’est pas une solution, Oliver, lui dis-je un jour en lui retirant son verre des mains. Reprends-toi ! Souviens-toi de ce dont tu étais capable avant.
- C’est impossible, gémit-il en se laissant tomber lourdement dans son vieux fauteuil. Jamais plus je ne pourrais peindre quelque chose qui soit digne de l’ancien Oliver. Laisse-moi seul maintenant, je t’en prie.
Je le quittai sans un bruit, et la dernière image que j’ai de lui est celle d’un homme brisé et désespéré.
9.
Quand je retournai chez Oliver quelques jours plus tard, j’eus la surprise d’y trouver des policiers. Mon ami était mort d’une trop forte dose de laudanum, prise délibérément. Le décès remontai à l’avant veille et l’air de l’appartement était irrespirable. Une odeur de cadavre.
Avant de mettre fin à ses jours, il avait détruit tout ce qu’il possédait ainsi que toutes ses œuvres. Il ne laissait que sa « Nymphe au clair de lune » et une lettre, que je remis à Dorothy, toute pleurante dans mes bras. Voici ce qu’elle disait :
23 octobre 18**
Ces mots seront mes derniers.
Si quelqu’un trouve cette lettre un jour, dans mon atelier, il saura que j’ai définitivement quitté ce monde, et il connaîtra la triste histoire d’un pauvre peintre solitaire.
Je rêvais de gloire, et ce rêve s’est réalisé. Malheureusement, il a tourné au cauchemard. Cette célébrité… Je me croyais puissant, je croyais tenir le monde dans ma main. Ce n’était qu’une illusion.
Chaque médaille a son revers. Pour moi, ç’a été la perte de mon moi profond. J’étais devenu une autre personne, une personne que je croyais aimer, mais qui en réalité n’était qu’un costume que j’endossais chaque matin. Possédé par ce démon pervers, je me pavanais comme un paon, en oubliant celui que j’étais avant.
Et quand j’ai voulu revenir en arrière, il était trop tard.
Mon âme était corrompue, l’attrait de l’argent facilement gagné devenait trop fort. J’avais perdu mon talent d’autrefois. Je n’osais même plus essayer de le retrouver car je ne le méritais plus.
Voilà mes dernières confessions. Je regrette tout ce que j’ai fait d’abject dans ma vie.
Me voici lavé et purifié, et mes dernières pensées de bonheur vont à ma sœur Dorothy.
Oliver M. Chester



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