Un jour, un homme créa une femme.
L’homme était un artisan, un peu artiste. Celle qu’il avait créée était faite de porcelaine. La porcelaine la plus pure et la plus fine. Une femme de porcelaine. Ses traits étaient délicatement ciselés, de ses lèvres semblait s’échapper un souffle. Enzo, l’artiste, allait la contempler chaque jour dans son atelier. Il l’avait parée des plus beaux vêtements féminins qu’il avait pu trouver. Mais il lui manquait quelque chose. Son visage était entièrement blanc. Enzo avait bien essayé de lui donner des couleurs, mais aucune de ses peintures, même les plus ravissantes, n’avait pu donner vie à Porcelaine. Aussi Enzo avait-il renoncé et laissé blanches les joues et les lèvres qu’il avait modelées.
Une nuit, il se réveilla en sursaut. La lune baignait la chambre d’Enzo de ses rayons argentés. Il avait fait un rêve étrange ; Porcelaine s’était mise à bouger et lui avait parlé. Enzo ne se souvenait plus de ses mots exacts mais ce n’était pas le plus important. Il courut à son atelier et prit entre ses mains les doigts blancs et froids de sa créature.
« Je ne peux pas te laisser comme ça », lui dit-il.
Et il partit à la recherche des seules couleurs capables de faire vivre son œuvre. Il ne savait pas du tout où aller, ni à qui s’adresser. Mais il se doutait que ces couleurs n’étaient pas des couleurs ordinaires. Il devait y avoir en elles un pouvoir ; un pouvoir qui combiné au talent d’Enzo s’appelait le génie.
À pied, le long des routes, il observait les paysages pour trouver dans la nature la couleur qui conviendrait aux yeux de Porcelaine. Il étudiait les différentes nuances de gris des pierres, les multiples verts des prés et des forêts, les bleus délicats de la mer et du ciel, les bruns chauds et cuivrés des cerfs et des écureuils. Mais aucune couleur ne parvenait à le satisfaire. Aucune couleur, pensait-il, n’était digne d’embellir Porcelaine.
Il s’arrêta au bord d’un chemin, s’assit sur une grosse pierre couverte de mousse et, le front reposant sur ses avant-bras, se laissa aller à son désespoir.
« Je suis désolé, Porcelaine », murmura-t-il en lui-même. « Je n’y arriverai pas, c’est impossible ».
Des larmes coulaient entre les doigts fins de ses mains d’artiste. Des mains capables de créer des merveilles venues d’un autre monde. Des mains capables de créer la beauté la plus pure, comme c’était le cas pour Porcelaine.
Alors qu’il était ainsi à se lamenter, un étrange petit homme apparut devant lui. Il avait l’air si bienveillant qu’Enzo se mit à lui raconter son histoire. Celle d’un pauvre artiste solitaire qui avait créé une femme si belle qu’il en était tombé amoureux. Le petit homme étrange l’écouta patiemment, sans se moquer de lui. Il prenait au sérieux tout ce qu’Enzo lui disait. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il avait l’air si sincère et si malheureux, ce pauvre garçon.
Quand Enzo s’arrêta, essoufflé d’avoir tant parlé, le petit homme étrange regarda au fond de ses yeux, comme s’ils étaient une porte donnant sur son cœur, et lui dit :
« Si tu aimes vraiment cette femme que tu as faite, alors rien n’est impossible. Seulement, tu l’as dit toi-même, ce n’est pas une femme ordinaire. Par conséquent, des couleurs ordinaires n’ont pas le pouvoir de la faire vivre. Tu devras chercher au fond de ton cœur et inventer tes propres couleurs, en te laissant guider par ton âme. Si tu suis mes conseils, alors Porcelaine vivra. »
Enzo releva la tête et voulut remercier le petit homme étrange mais celui-ci avait disparu. Enzo essuya ses larmes avec sa manche et serra les poings d’un air déterminé.
« Je le ferai », dit-il. « Je le ferai pour Porcelaine. »
Et alors il rentra chez lui et se mit immédiatement au travail.
Enzo rassembla tous ses tubes de peinture. Il y en avait aux quatre coins de son atelier. Certains gisaient éventrés ou à moitié vides au milieu d’un tas de poussière. Quand il les eut tous réunis, il jeta les tubes dans un carton et décida tout d’abord de faire le ménage. Aucune femme, songeait-il, n’accepterait de vivre dans un pareil taudis. L’inspiration elle-même lui viendrait aussi plus facilement dans une pièce propre.
Enzo remonta ses manches et balaya de fond en comble. Une fois que chaque centimètre carré de l’atelier fut rutilant et le moindre pinceau nettoyé, Enzo prit sur ses genoux le carton rempli de tubes de peinture et se mit à les trier par couleur, soigneusement. Au bout de plusieurs heures – car il possédait de nombreux tubes – un véritable arc-en-ciel se déployait devant lui.
Mais Enzo n’était pas entièrement satisfait. Les couleurs qu’il avait devant les yeux lui semblaient fades, dépourvues de toute vie. Jamais – ô grand jamais ! – il n’oserait les utiliser sur sa jolie Porcelaine. Ce serait un sacrilège, une insulte à sa beauté éthérée.
Machinalement, il prit quelques tubes et étala de la peinture sur sa palette. Il fit cela sans aucune passion, c’était chez lui un geste automatique. Enzo mélangea distraitement les couleurs et testa ces nouvelles teintes sur la joue de sa statue. Mais Porcelaine semblait faire la moue. Les couleurs ne lui convenaient pas.
Enzo passa des jours à faire des essais. Ces jours devinrent des semaines, les semaines, des mois. Mais Enzo n’était jamais fier des couleurs qu’il obtenait. Si bien que désespéré, il jeta au feu tous ses pinceaux. Et tombant à genoux devant Porcelaine, il pleura, la tête entre les mains. Il craignait de ne jamais parvenir au résultat désiré.
Et finalement, lors d’une nuit où il ne parvenait pas à trouver le sommeil, l’inspiration vint lui murmurer au creux de l’oreille. Enzo se leva et descendit dans son atelier. Il s’assit sur un tabouret, face à Porcelaine, et eut l’impression de voir les étoiles se refléter dans les yeux de la statue. À ce moment-là, il sut sans aucun doute ce qu’il devait faire. C’était comme si Porcelaine lui parlait. Il suivait son cœur, se laissait guider par ses sentiments. Ses mains mélangeaient les couleurs sans qu’Enzo ait besoin de réfléchir. Il n’avait plus de pinceaux. Qu’importe ! Il peindrait avec ses doigts.
Il commença par les vêtements de Porcelaine. Elle en avait peu, juste de quoi rester décente. Sous les mains habiles de l’artiste, la porcelaine se transformait peu à peu en une étoffe des plus chatoyantes. Par d’audacieux jeux d’ombres et de nuances, Enzo était parvenu à donner à la porcelaine l’apparence du velours et de la soie. Au toucher, on pouvait même en sentir la douceur.
Bleu, rouge, or… les couleurs les plus belles et les plus chaudes pour habiller sa pâle princesse.
Puis Enzo donna des couleurs aux cheveux de la statue. Un dégradé de châtain clair et de blond, avec quelques reflets cuivrés. Aucune mortelle ne pouvait se vanter de posséder plus belle chevelure. Les cheveux de Porcelaine avaient un aspect mille fois plus soyeux que des vrais. Ses longues boucles brillaient comme plus de cent soleils. Enzo pouvait presque les sentir glisser entre ses doigts, et il en émanait une odeur de jasmin, comme si Porcelaine les avait déjà enduits de parfum.
Il ne restait plus que sa peau à peindre. Porcelaine était si belle, d’une beauté presque surnaturelle, qu’Enzo osait à peine la toucher. Il le fallait pourtant, sinon elle garderait pour toujours l’apparence d’une statue. Enzo commença par les pieds nus de Porcelaine, il effleura ensuite délicatement ses chevilles, puis ses mollets et ses jolis genoux, et se félicita de ne pas lui avoir fait une robe plus courte.
Puis ce fut le tour des bras. Enzo les peignit du bout des ongles jusqu’au creux de l’épaule, avec autant de respect que si Porcelaine était une déesse. Mais elle en était une pour lui.
Et enfin, son visage et son cou. Enzo lava tout d’abord ses mains couvertes de peinture de différentes couleurs avant de les plonger dans la teinte qu’il avait préparée pour les joues. Enzo peignit les pommettes du dos de sa main, colora son front d’un geste presque tendre. Et quand il fit glisser ses doigts le long du cou de la statue, cela ressemblait plus à une caresse qu’à de la peinture. Du bout de l’index, il colora les lèvres de Porcelaine d’un rouge plus profond que celui des roses.
Aucune couleur ne fut nécessaire pour les yeux ; les étoiles de la nuit semblaient s’y être installées.
Enzo débarrassa ses doigts des dernières traces de peinture et contempla son œuvre. Porcelaine n’avait plus du tout l’air d’une statue. La vie s’était enfin emparée d’elle. Il ne lui manquait plus que le mouvement. Ce manque fut rapidement comblé. Dès que les rayons de lune se posèrent sur elle, Porcelaine cligna des yeux et sourit à Enzo.
« Merci Enzo », murmura-t-elle d’une voix très douce. « Je te dois tant. Ton talent m’a rendue jolie, mais c’est ton amour qui m’a donné la vie. Peu d’hommes sont capables d’éprouver un amour dont le pouvoir soit aussi grand. Et il est juste que cet amour soit partagé. »
Enzo baissa les yeux, les joues empourprées. Porcelaine lui releva la tête et l’embrassa doucement. Il y avait une telle chaleur dans ce baiser que personne n’aurait pu deviner qu’à peine quelques heures plus tôt, Porcelaine n’était qu’une statue sans vie.
Enzo prit les mains de Porcelaine dans les siennes et lui dit :
« Tu ne me dois plus rien désormais. Ton amour était tout ce que je désirais et puisque maintenant tu me l’offres, je peux dire que je suis l’homme le plus heureux du monde. »
« Et moi la femme la plus heureuse du monde », répondit Porcelaine. « Aucun autre homme n’aurait consacré autant de temps, d’amour et d’énergie à une simple statue de porcelaine. Tu es quelqu’un d’unique, Enzo. Un être à part, tout comme moi. Et nous allons passer le reste de notre vie ensemble. »
Après un second baiser, Enzo fut convaincu que l’amour était la plus puissante des magies. Il pouvait même conférer à la peinture le pouvoir de donner la vie. Cela avait si bien réussi pour Porcelaine que toutes les autres couleurs paraissaient ternes à côté d’elle.
Enzo et Porcelaine vécurent longtemps, dans le bonheur le plus parfait. Rien ne vint jamais troubler leur félicité. Enzo, ayant enfin accompli l’œuvre de sa vie, jeta tous ses tubes de peinture du haut d’une cascade. Les couleurs se mélangèrent à l’eau et depuis, l’arc-en-ciel qui coule entre les rochers rappelle à tous le miracle qui s’est accompli grâce à l’amour qu’Enzo portait à Porcelaine.



Le mythe de Pygmalion ? :p
Très bien écrit ^^