Chapitre 1 :
« N’accepte aucune réalité comme absolue ». Tel furent les derniers mots de mon père, avant qu’il ne se fasse exploser la cervelle dans la salle de bain. Les souvenirs de lui se mélangent dans ma tête, j’étais jeune à l’époque, mais je me souviens de son odeur de tabac bon marché, son teint cireux, ses longs cheveux bruns en bataille et ses yeux cernés en permanence.
Mon père était un anarchiste, un peu nihiliste sur les bords, complètement fou et, même si mon jeune age ne me permettait pas de comprendre entièrement ces notions, je me doutais bien que mon père n’était pas ce que l’on pouvait appeler » normal « .
Me voilà, 14 ans plus tard, l’anniversaire de sa mort. Je ne sais jamais comment me comporter. Tous les ans, je vais manger chez ma mère, pour « célébrer » la mort de celui qui a rendu nos vies un enfer. Je joue vaguement avec quelques morceaux de poisson qui restent sur mon assiette, essayant de tromper l’ennui qui me dévore, avec le silence total qui règne dans la salle à manger. Après une vingtaine de minutes, ma mère prend enfin la parole.
- Trish va bien ?
Encore une discussion bateau. Moi qui espérais un petit débat, mais soit. Trish est une amie d’enfance. Comme mon métier d’écrivain consiste à rester assis toute la journée devant ma machine à écrire à essayer de trouver l’inspiration, elle s’occupe d’aller faire mes courses, de faire le ménage dans mon capharnaüm, et en échange, elle a » l’honneur » de lire mes oeuvres avant tout le monde.
- Oui, elle a beaucoup de travail avec moi.
Ma mère rit. C’est un rire léger, un rire de maman. Il m’apaise.
- Comment avance ton livre ?
- C’est un peu la panne d’inspiration, le » syndrome de la page blanche « .
- Bah, tu t’en remettras, j’ai confiance en ton talent.
Je souris et jette un coup d’oeil sur le chevalet de ma mère. Sur celui-ci se trouve une toile, avec l’esquisse d’un portrait d’homme, seules les constructions sont visibles, je n’arrive pas à distinguer qui c’est. Ma mère est peintre, elle a un talent, mais ses toiles ne font pas l’unanimité. Avant, elle vendait plutôt bien ses oeuvres, mais depuis la mort de mon père, elle ne se vendent pas ou peu, comme si le destin s’acharnait sur ma pauvre mère.
- Tu as vendus des toiles dernièrement ?
- Oui, à ma dernière exposition, j’ai vendu 3 toiles à un charmant homme. Il m’a fait un bon prix. Tu as toujours celle que je t’ai donné ?
Quelle question. Bien sûr que je l’ai toujours. C’est une magnifique huile du paysage visible depuis notre maison de vacances, une vieille bicoque sur une falaise au pied de laquelle l’eau grisâtre frappe et refrappe incessement. C’est au beau milieu de la bretagne qu’est cette propriété, que mon père a hérité d’un lointain cousin. C’est dans cette maison que j’ai été conçu, une nuit d’octobre pluvieuse.
- Tu connais déjà la réponse à cette question. C’est ta plus belle oeuvre.
- Non mon fils, ma plus belle oeuvre, c’est toi.
Chapitre 2 :
Cela fait maintenant quatre jours que je n’arrive pas à écrire, quatre jours durant lesquels j’ai tourné inlassablement dans mon appartement sans sortir. La solitude me ronge. Aujourd’hui nous sommes lundi, Trish viens mercredi, et ma fierté m’interdit de l’appeler pour lui demander de venir. Ma chaudière fait un bruit continu. La rue est bruyante. Très bruyante. Trop bruyante. Ce vacarme m’obsède, je le déteste. Mon dos me fait mal.
Je pense que je devrais sortir, sinon je risque de devenir fou. Mais pour aller où ? Je connais déjà tous les recoin de ma ville. Peut-être devrais-je partir pour quelques jours, me changer les idées. Une fois de plus, où ? Je n’ai pas beaucoup d’amis que je pourrais visiter, et ma famille et moi ne sommes pas en bons termes.
Où ? Mon éditeur m’a dit d’aller prendre des vacances au soleil, il dit que je l’ai bien mérité, mais mes moyens ne me permettent pas d’extravagances, et il est bien placé pour le savoir.
Sans réfléchir, je me suis allongé dans mon salon, par terre comme je le fais souvent. Le plancher émet un craquement quand je bouge pour me mettre sur mon flanc droit. J’écoute le son des passants dans la rue, les klaxons, les crissements de roues. Je ferme les yeux un instant et j’essaye de penser à un endroit où je pourrais me ressourcer. Un endroit calme. Je me redresse et je regarde autour de moi. Mes yeux se posent alors sur la peinture de ma mère. Bien sûr ! Pourquoi n’y avait je pas pensé plus tôt ? La maison de mon père m’est revenu après sa mort, et ça malgré les protestations de ses deux mégères de soeurs. Tout de suite, je m’imagine en train d’écrire, ma machine à écrire sur mes genoux, face à la mer, le bruit des vagues répondant au bruit de mes touches, la bise glissant sur ma peau, transportant une fine odeur de sel et de plantes marines. Juste le temps le d’écrire un mot pour Trish et de préparer mes affaires et me voilà en route.
Chapitre 3 :
Me voilà enfin à la cabane. Elle me semble beaucoup plus petite maintenant que dans mes souvenirs d’enfant. Le bruit régulier de la mer rythme le calme qui règne dans cette atmosphère lourde.
Je marche le long du petit chemin de terre qui mène à la cabane avec à ma main ma machine à écrire dans son étuis de cuir, mon sac de voyage remplis de provisions et des habits de rechange. La porte s’ouvre dans un long grincement, comme dans un vieux film d’horreur de série Z. Il fait sombre. Ma main glisse le long du bord de la porte à la recherche d’un interrupteur, que je trouve après quelques secondes. J’actionne celui-ci. Rien ne se passe. Allons bon. Sûrement le générateur qui n’est pas activé. Je marche en tâtonnant pour éviter de trébucher sur un quelconque objet qui aurait le malheur de se trouver sur ma trajectoire. Je trouve enfin le garde-fou des escaliers que je contourne, avant de les descendre prudemment.
Dans mes souvenirs, le générateur se trouve à droite du bas de l’escalier. Le voilà, je tire le levier puis j’appuie sur l’interrupteur. La vieille ampoule s’allume en clignotant quelques secondes. J’analyse de l’oeil la salle maintenant éclairée dans laquelle je me trouve. C’est une petite cave avec une vieille étagère et une table, tout deux couvert de poussière. Sur la table, il y a une tasse métallique et un livre. Un livre. Je le prend, je souffle dessus pour enlever l’épaisse couverture de poussière dessus. Sur la couverture, il n’y a rien d’écrit. Je l’ouvre et une douce odeur de vieux papier me caresse les narines. Enfin du texte. Je reconnais l’écriture de mon père.
» Toute réalité est relative. La vision des choses dépend totalement de la personne qui observe. Si on suit cette idée, rien n’existe et tout existe à la fois. Les valeurs humaines ne sont qu’une vision du monde parmis tant d’autres, les animaux ont une autre vision des choses, les « marginaux » ont une autre vision des choses. Qui a raison ? Cela va beaucoup plus loin que des notions restrictives telles que la raison ou le tord. On ne peut pas considérer une seule vérité comme absolue, quelle qu’elle soit. »
Je m’arrête. Il doit y avoir au moins cinq-cent pages dans ce fichu bouquin ! Je n’ai pas envie de lire ce que mon fou de père a écrit suite aux réflexions faites dans son cerveau malade. Pourtant, j’ai un attrait bizarre qui me pousse à vouloir lire ce texte dément. Bon, pour l’instant, je vais m’installer. Je remonte lentement les marches qui grincent sous mes pieds. Pendant la soirée, j’essaye d’écrire, mais mon esprit est ailleurs, plus précisément à la cave, avec ce satané livre.
Chapitre 4 :
Il est 6 heures du matin, nous sommes jeudi, et un mal de tête insoutenable me tiraille. Cela fait maintenant 3 jours que je ne dors pas, tantôt lisant le livre de mon père, tantôt laissant le doute m’envahir. D’abord résolu à ne pas lire ses textes, j’ai lentement cèdé à la tentation.
J’ai remonté le livre et je l’ai posé sur la table du séjour, à la lumière du jour. Je l’ai laissé là, j’ai tenté d’écrire, en vain, et je me suis assis devant lui, à le contempler silencieusement. Puis, au bout de plusieurs heures, je l’ai ouvert et j’ai commencé ma lecture.
» L’homme se croit à tort omniscient. Ce qu’il ne voit pas est automatiquement classé dans la rubrique « inexistant ». Pourtant, l’oeil de l’homme est faillible. Les animaux semblent être plus à l’écoute de certaines forces qui nous dépassent, alors que nous nous déclarons supérieur à eux. Des autres êtres pourraient tout à fait exister sur un autre plan astral, une dimension parallèle à la notre. Les capacités de l’homme sont limitées, la réalité n’est qu’une notion inventé par l’homme pour essayer de définir l’indéfinissable. En effet, la vérité, la réalité en tant qu’entité unique n’existe pas, il y a autant de réalités qu’il y a de points de vue.
Je me masse doucement la tête en soupirant. Mes yeux tiennent difficilement ouverts. Je sors de mon lit et titube vers la salle à manger quand il me semble entendre un bruit de bouteilles qui s’entrechoquent. Je m’immobilise, l’oreille tendue. Rien. Juste le bruit de la mer, encore et toujours. Au bout de quelques secondes d’immobilité, je me remet à marcher vers le salon, puis j’ouvre la porte en face de moi pour rentrer dans la cuisine, méfiant. Personne. J’aurais pourtant juré avoir entendu un bruit. Je me sers un verre d’eau que j’engloutis aussitôt. Je prend ma boite d’antidépresseurs qui se trouve à côté de l’évier, je prend deux gélules que j’avale, puis je retourne dans ma chambre pour m’effondrer sur mon lit.
Chapitre 5 :
Voilà maintenant une semaine que je suis arrivé. Une semaine pendant laquelle je n’ai toujours rien écris. Cette feuille blanche m’obsède, elle m’agresse à chaque regards que je pose sur elle. Elle est mon ennemie, ma nemesis. Elle m’évince avant même le début du combat. Je suis impuissant face à son éternelle blancheur. J’ai arrêté de lire le livre de mon père, mais ses mots flottent toujours inlassablement dans ma tête.
J’ai marché longtemps hier. Je suis descendu sur la plage jonchée d’algues et de divers morceau de bois et de verre. Au beau milieu de cette peinture de Pollock, j’ai trouvé un crane humain, couvert de coquillages et d’algues.
Mon mal de tête ne s’est pas arrangé. J’ai des difficultés pour penser à présent. La douleur est difficilement soutenable. Je me dirige vers la cuisine en trainant les pieds, me tenant la tête avec la main droite, comme si ce contact atténuait la douleur.
Je me saisis de mes cachets, j’en prends deux dans ma bouche et je les engloutis sans eau. Soudain, un bruit dans la cave, un grincement. Puis, un violent bruit fait trembler le sol. Je dévale les escaliers le sang battant à ma tempe, et balaye la cave de l’oeil. J’ai découvert ce qui a fait ce bruit. C’est l’armoire de mon père qui est tombée, sûrement par manque de stabilité, et à son âge avancé. Une chose attire mon oeil. C’est un objet noir attaché à l’aide de ruban adhésif à l’arrière de cette grosse armoire en chêne massif. Je m’en approche, curieux. J’enlève le scotch qui cache la nature de cet objet.
Chapitre 6 :
Mon mal de tête s’est calmé. Quelques maux subsistent, mais j’arrive à avoir les idées claires maintenant. Cependant, une chose monopolise mon attention, le revolver qui gît maintenant sur la table du salon. Il est chargé. Il ne manque qu’une balle. Dans mon esprit, c’est plutôt explicite, mais je ne veux pas y croire. Comment a-t-il atterrit ici ? Pourquoi ne s’en est-on pas débarrassé ? Pourquoi garder l’objet qui a ôté la vie à mon père ?
Dix jours que je suis ici. Je n’ai toujours rien écris. Je suis allongé sur mon lit, sans pouvoir trouver le sommeil. Soudain, un bruit. Encore ce bruit de bouteilles qu’on bouge. Cette fois-ci, je ne me ferais pas avoir, je me lève et je rentre en trombe dans la cuisine. Un homme qui me tourne le dos farfouille dans mon réfrigérateur. Je pousse un « hé » pour attirer son attention. Il se retourne doucement et j’ai le souffle coupé net. Cet homme n’a pas de visage. Il a une figure plane, comme si on avait oublié de lui dessiner des yeux, un nez, une bouche, un horrifique dessin incomplet. Je suis tétanisé. L’homme marche vers la table et s’assied. Malgré son absence d’yeux on dirait qu’il me regarde. Notre tête à tête dure pendant quelques minutes, puis, comme s’il avait finit ce pour quoi il était venu, il se lève et sort de la cabane. Ma tête se met à tourner et je sens mes jambes m’abandonner, je heurte violemment le sol, et je sombre peu à peu dans l’inconscience…
Quand je me réveille, l’homme est revenu là, assis dans la même chaise que tout à l’heure. Il ne bouge pas, son visage sans expression luisant à la lumière du jour. Je me redresse, en fixant l’homme. Je ne suis pas effrayé. Malgré son visage qui m’inspire un sentiment de gêne, il dégage une impression de calme, presque chaleureuse.
Au bout d’un moment, je retourne à mes occupations. Je retourne à mes feuilles et ma machine à écrire, tout deux toujours inutilisés.
C’est un revolver.
Chapitre 7 :
Cela fait deux jours qu’il n’a pas bougé, cet homme sans visage. Toujours assis au même endroit, à la table de la salle à manger. Le livre de mon père est sur la table, ce qui est étrange, car je ne me souviens pas l’avoir mis là. Il se pourrait que ce soit lui qui l’ai mis là, pour une raison que j’ignore.
Je n’arrive toujours pas à écrire. L’homme me fixe, malgré son absence d’yeux. On dirait qu’il veut me dire quelque chose. Soudain, il se met à bouger. Je me tend, prêt à parer une éventuelle attaque. Mais non, sa main se dirige vers le livre de mon père. Il s’en saisit et me le tend. J’hésite quelques instants et je le prend. Il me fixe, comme s’il m’incitait à lire. Et bizarrement, je m’exécute.
« Le chaos. La mort est une des peurs principales de l’homme. L’homme a peur de l’inconnu, car l’homme veut tout savoir, ça le rassure. Ainsi, les hommes persuadés de savoir ce qui les attend après la mort partent plus facilement. Les religieux profonds n’ont pas peur de la mort.
Pour ma part, je trouve cette peur ridicule.. Un homme sage a un jour dit qu’il n’avait pas peur de la mort parce qu’avant d’être né, il était mort, et ça ne le gênait pas plus que ça. Dans un sens je le comprend. La mort n’est qu’un retour vers l’état premier, la non-existence. Et pourtant, l’homme est si convaincu que vivre vaut mieux que mourir qu’il est distrait du réel problème, « qu’est ce que la mort ? ».
Entre deux paragraphes, je jette un coup d’oeil à l’homme, et au bout d’un moment, je commence à constater que des traits se dessinent sur son visage au fur et à mesure de ma lecture. Une fois celle-ci terminé, le visage plat de l’homme est maintenant complet, avec tous les attributs que devrait avoir un visage humain, et je constate horrifié qu’il s’agit de mon père.
Épilogue
Me voilà à table à nouveau. L’homme…mon père a disparut et il n’est jamais revenu. Sur la table il y a ma machine à écrire et à côté retrouve le revolver de mon père. Je ne me rappelle pourtant pas l’avoir posé là. L’apparition de mon père était inattendue et surtout surréaliste.
Ne me laissera-t-il aucun répit ? Me poursuivra-t-il éternellement, faisant fit du trépas pour venir me hanter ? Inconsciemment, ma main s’est posé sur le révolver. Mes doigts effleurent la surface polie, un frisson me secoue l’échine.
Il reste une solution à ma folie soudaine et je suis en train de la fouler des doigts à l’instant. Cependant, je ne peux m’y résoudre. Mais qu’est ce qui me retiens ?
J’aurais enfin la paix. Je pourrais m’échapper de ce monde absurde où règne la contradiction. Ne mérite-je pas de m’enfuir, comme mon père l’a fait, 14 ans auparavant ?
Mon coeur bat la chamade. J’empoigne le révolver et le porte à ma tempe…pour enfin le jeter de l’autre côté de la salle. Mes doigts droit frôlent les touches de ma machine et je commence enfin à écrire…
FIN ?



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