LA QUARANTAINE …
Solalia SOLAL
Plus au sud
Entendant du bruit dans la case, le petit homme s’enfuit prestement du jardin après avoir refermé sans bruit la porte de l’atelier dans lequel il avait dérobé le panneau malgache sculpté qu’Hannah venait de restaurer patiemment pendant plus d’un mois. C’était la troisième pièce de bois qu’il volait ici pour décorer sa petite pension de famille. Ces panneaux en palissandre causaient l’admiration de ses hôtes, ce dont il était fier quelle que soit la manière dont il les avait acquis ! Certains lui avaient même proposé beaucoup d’argent pour lui en acheter un : il préférait les garder encore car ces panneaux grâce au bouche à oreille lui amenaient sans cesse de nouveaux clients attirés par leur renommée.
C’était un bel éveil au matin : la pluie faisait résonner ses gouttes sur le toit de tôle au-dessus de sa tête. Hannah adorait ce tintement frais et vivace qui la tirait lentement du sommeil . C’était comme une délivrance, surtout en ce matin là, après plusieurs jours d’une chaleur étouffante. Elle entrouvit les volets, puis la fenêtre sur les ombres des arbres du jardin qui se détachaient peu à peu dans l’aube naissante ; elle s’amusait à regarder s’agiter les feuilles de l’arbre du voyageur, luisantes sous la pluie tout en se pénétrant du doux parfum de l’ylang-ylang mêlé à ce parfum particulier de la terre mouillée après une longue période sèche. C’est comme si l’humus, les plantes, les arbres et les fleurs n’attendaient que de recevoir cette eau brutale et martelante pour exhaler de nouveau d’ agréables flagrances. Celles-ci s’infiltraient dans la grande chambre aux murs blancs et bleus. L’ensemble produisait sur son corps endormi et engourdi par toute cette chaleur un rafraîchissement providentiel. Il était encore grand matin, même si le jour était levé. Trop tôt pour se lever, mais non pour penser vaguement en son lit, laisser traînasser sa raison d’un songe à l’autre, d’une idée à l’autre, d’une image à l’autre, d’un souvenir à l’autre, lentement et délicieusement ; quel plaisir de laisser marronner sa pensée en écoutant le souffle régulier de la houle lointaine, loin des entraves de la vie quotidienne, loin de l’impératif de la réflexion efficace, rentable, car la vie de l’adulte raisonnable ne permet pas de perdre son temps et de penser à n’importe quoi, ou à n’importe qui, n’importe comment. Elle décida de ne pas se lever trop vite.
C’est ici, dans cette île qui était devenue comme son pays, que Hannah avait appris à aimer les pluies d’été qui transpercent les vêtements légers en un rien de temps. Malheur alors à l’imprudente qui s’habille en blanc! Sa tenue ne pourra plus mentir! Les formes disgracieuses apparaissent alors, fesses débordantes, seins avachis, ventre congestionné. Fortes pluies. Sensualité des beaux corps trempés qui se sont laissés surprendre par les pluies auxquels transpirants ils aspiraient d’ailleurs. Elle aimait encore plus la fureur des pluies cycloniques, quand, bien à l’abri sous sa varangue, elle observait, pénétrée du sentiment de sa finitude, la dangereuse ravine gonflée par un torrent impétueux, parfois dévastateur. En temps normal, la ravine était absolument sèche; pas le moindre bassin, pas le moindre trou d’eau ; et tout à coup quand la pluie dégringolait brutalement des nuages menaçants, l’eau surgissait : le torrent s’enflait et grondait charriant galets et branches brisées: le silence de la ravine était rompu par la rage des eaux qui se déversait sur la route et s’écoulait en une cascade bruyante dans le petit bras de mer en contrebas.
La pluie, Hannah la connaissait ! Elle venait d’une région où, très souvent, le matin suffoque sous une tenaille de nuages sombres qui ne se dissipent pas de la journée, où l’hiver paraît si long à force d’être gris et où l’été pluvieux peine à s’achever dans la boue . Une petite pluie fine, froide, insinueuse rend les journées maussades et interminables. Mais sa mère prétendait dès que la bruine avait cessé quand bien même le ciel restait chargé ou qu’un voile épais, souligné par la voix poétique de la corne de brume, enveloppait toute chose, que la journée avait été belle en définitive! Et dès que le thermomètre dépassait 24 degrès , sa mère, toujours sa mère, s’épouvantait de ce qu’il faisait lourd, que c’était mauvais pour ses pauvres jambes (« rigole ma fille, rigole, mais tu verras plus tard » mais Hannah n’avait encore rien vu),et généralement geignait qu’elle ne pourrait jamais vivre dans les pays chauds.
Hannah, encore enfant, s’enfuyait alors en riant et en chantant très fort le refrain de Dutronc « le fond de l’air est frais » afin que sa mère puisse en profiter de loin. Ce qui bien sûr n’amusait pas du tout la mère, qui n’arrivait pas du reste à comprendre cette enfant frivole qui se moquait de tout ce qui lui semblait important à elle, femme raisonnable, pieuse et écoutée par les commères du quartier. Cette petiote effrontée se moquait de la santé, de la religion, comme de la propreté des habits du dimanche ou de ce qu’allaient dire les voisins. La pauvre femme se lamentait souvent en s’exclamant et en levant les bras vers le ciel : « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour avoir une fille pareille!!! » Ce à quoi Hannah répondait, si d’aventure elle était revenue chez ses parents aussi vite qu’elle en était partie, car elle n’était qu’une enfant, « tu as dû te vautrer dans la luxure, comme une femelle impure ». Ce qui lui valait à coup sûr une semonce maternelle la condamnant généralement à finir la journée dans sa chambre.
Dès son enfance, Hannah s’était sentie prisonnière dans sa famille, dans son milieu social d’ouvriers propres sur soi, honnêtes, méritants, et dans sa ville qui n’avait comme avantage que celui d’être au bord de la mer. Très vite, Hannah s’était persuadée qu’elle était née là où elle ne pouvait pas vivre ! Elle ne rêvait que de grands départs et d’ailleurs ensoleillés.
Aujourd’hui elle se disait que peut-être, lorsqu’elle serait vieille et trop ridée pour profiter sans complexes des plaisirs de la plage et du soleil au contraire de ces vieilles blondes qu’on voit traîner et exposer leurs chairs défraîchies dans toutes les stations balnéaires, elle irait s’installer délaissée des hommes avec ses souvenirs des îles lointaines dans un de ces petits villages aux pierres arrondies par le temps qu’il fait et celui qui passe. Village parsemé de gros bouquets d’hortensias bleus ou roses. Elle choisirait une petite maison confortable et toute en rondeur dans les landes embrumées où courent les chèvres sauvages et les légendes de contrebandiers cruels ou de korrigans malins. Hannah y passerait le reste de son âge à contempler la mer, les nuages et les étoiles, à révâsser et à recevoir amis et enfants.
Peut-être reviendrait-elle habiter dans ce pays comme une île ! Mais pour l’heure elle en doutait. Le mieux serait certainement d’acheter un peu plus loin, perdue dans la mer, une maison qui ne serait certainement jamais à vendre : la petite maison blanche de Marin Marie, le peintre de marine ; Marin Marie, elle adorait prononcer ce nom comme s’il avait des vertus poétiques secrètes, Marin Marie, elle suçait ce nom avec délectation en se le répétant intérieurement. C’est une petite maison des îles Chausey, ces îles magiques qui vont et viennent au gré du marnage. Chausey s’agrandit de façon incroyable à chaque marée basse ; des champs de varechs, de vase, des ilôts de rochers apparaissent pour disparaître quelques heures plus tard. Comme tout ceci doit être beau les jours enfiévrés de tempête !!! Une petite jetée de granit sur laquelle se côtoient casiers et annexes, quelques voiliers au mouillage invitent aux rêveries vers le large. Palette de bleus et de rouges sous le ciel changeant de l’été normand.
Elle aimait à se souvenir d’un week end passé à Chausey avec sa fille toute petite et son mari : ils logeaient dans le charmant Hôtel des Phares et des Îles, dont le nom lui paraissait presque aussi poétique que celui de Marin Marie : ils occupaient une petite chambre dont les trois fenêtres donnaient très largement sur la mer. Quelle quiétude dans cette île sans voiture ! Elle se souvenait d’une sieste pendant laquelle sa chère petite âme s’était lovée contre son ventre. Elles étaient si proches. L’une et l’autre étaient si démunies lorsqu’elles étaient trop longtemps séparées … Sa fille était si belle, si gracile, et si fragile aussi lorsqu’elle dormait que Hannah se sentait obligée de veiller sur son sommeil. Or, ce jour de sieste fusionnelle, un goéland imbécile ( ah, elle n’était pas fâchée de ne plus les entendre ces stupides volatiles depuis qu’elle avait quitté cette région!!!), au cri perçant, venu se percher sur le balcon de la fenêtre avait réveillé l’enfant, qui, dérangée, se mit à têter son pouce, les yeux bien ouverts, le regard vague, perdu ou rêveur. Etat de trouble qui suit l’éveil des petits enfants : de quel rêve revenait-elle ? A quoi pensait alors ce si petit bout de femme ? L’oiseau crieur s’envola. Et la présence rassurante de la mère suffit à l’enfant pour se rendormir. Instants de tendresse partagés, moments bénis de la petite enfance dont on sait bien qu’hélas, ils ne dureront pas. Peut-être reviendrait-elle un jour vivre dans le nord, mais pour l’heure, elle ne souhaitait pas revoir ces côtes trop fraîches où l’accent des jeunes filles traîne sur les A.
Hannah, se disait dans l’agréable torpeur de son lit que, très jeune, elle avait su qu’elle préférait le Sud au Nord, les bleus du ciel intenses du sud et les paysages arides de la garrigue, les champs de lavande à ceux de betteraves ou aux landes de bruyère, les calenques profondes de la côte marseillaise aux plages froides de son enfance, de même que plus tard elle préféra l’Italie du sud à la blanche et proprette Toscane des prospectus touristiques. Naples,son joyeux tumulte routier, son irrespect des règles de la circulation, ses dédales non ordonnés de ruelles, ses cris, ses rires qui fusent au coin des ruelles, ses papiers qui traînent, son musée archéologique dans lequel les gardiens fument , alors que des panneaux l’interdisent. Elle se souvenait avec amusement que dans une salle où étaient exposées des peintures retrouvées à Pompéi, on remarquait que certaines étaient parties pour une exposition dans un autre musée, du simple fait que leur emplacement était révélé par la façon dont on avait peint le mur : autour des œuvres ! On était bien loin de la sacralisation des œuvres des grands musées français. On pouvait même approcher de très près certaines œuvres et toucher les statues ! Ici, nulle sonnerie n’interdisait la fréquentation physique des oeuvres ! Quel visiteur anonyme du Louvre peut se vanter d’avoir caressé les ailes de la victoire de Samothrace ou de s’être approché du Radeau de la Méduse à deux doigts ?!!! Mais à Naples, on peut toucher plus d’un Appollon, d’une Athéna ou d’une nymphe ! Seuls quelques grands groupes sculptés ou mosaïques très célèbres sont bien protégés des mains impudiques du public.
L’aura de l’antiquité gréco-romaine n’était pas la même dans la région des champs phlégréens et à Paris ! Quant au site de Pompéi, où les cours de civilisation latine deviennent enfin vivants, où les reproductions vues et revues avec lassitude dans les livres de latin du lycée se matérialisent ( le fameux Cave canem ! ), où la charmante nouvelle de Wilhem Jensen, Gradiva, prend vie, ce lieu quelque peu magique est parsemé de vestiges bien peu romains ; bouteilles en plastiques, papiers divers, restes de sandwichs ; ce qui choque les européens cultivés du Nord ! Que c’est sale ! Mais le plus étrange est que lorsque le soir descend et que le site est sur le point de fermer, des chiens errants, galeux et souvent estropiés délaissent la ville moderne pour s’y rassembler : ils prennent d’assaut les ruines, le forum, l’amphithéâtre : ce sont les derniers Pompéïens, ombres errantes sur la ville jadis ensevelie et asphyxiée par les nuées ardentes destructrices. Eux seuls ont la chance de fréquenter les thermes la nuit !!!
« Que c’est sale ! »Voilà le commentaire qu’elle avait souvent entendu prononcer sur son île tropicale ! Les touristes habitués désormais aux lieux aseptisés oubliaient la beauté réelle de certains sites naturels pour remarquer les moindres déchets et immondices comme si les hommes vivaient sans en produire ou souligner la puanteur des poubelles dont le contenu sous l’effet de la chaleur ne pouvait que laisser échapper des effluves nauséabondes quant ils ne traitaient pas avec mépris de bidonvilles des ruelles où s’entassaient pêle –mêle de vieux bois-sous-tôle pourtant rafraîchis régulièrement de couleurs vives par leurs propriétaires ! Mépris condescendant des Européens pour des habitats dont ils n’avaient pas l’habitude. Elle avait même entendu dire que la sueur des créoles sentait mauvais ! Ineptie des inepties ! Relents de peuples anciennement colonisateurs et ethnocentristes ! Elle aurait voulu que ces gens qui étaient aussi dépourvus de jugement que de bon sens deviennent aussitôt aphasiques ! Si la parole ne se soumet pas à la raison et à la vérité, à quoi sert-il de parler ? Au moins elle n’aurait pas à rougir de ses compatriotes ! Elle se souvenait que dans son enfance, on rencontrait dans les campagnes françaises bien des décharges sauvages ! Mais depuis la France avait eu, à l’instar de certains de ses hommes politiques, la révélation écologique (la belle affaire!) et s’était lancée dans la guerre contre les dépôts d’ordure illicites et le recyclage des déchets tout en maintenant ses centrales nucléaires : c’est certainement ce qui l’autorisait à faire des leçons d’écologie aux autres régions du monde !
Hannah aimait sans réserve son île métissée ; elle n’avait jamais eu le sentiment d’y être rejetée comme zorey, peut-être parce qu’elle ne s’était jamais présentée comme zorey venant de la métropole et sachant comment toute chose devait être. Elle n’avait nul regret de sa Normandie natale : elle ne croyait pas au coup des racines qui vous attachent intimement à votre région. Bien sûr, elle gardait de la tendresse pour la petite ville portuaire où elle était née et pour ses amis qui y vivaient toujours. Mais nulle nostalgie. Rien de plus contingent que le lieu de naissance : alors pourquoi en être fier ou s’y sentir à jamais lié ? Elle comprenait que lorsque les circonstances vous obligent à l’exil et Dieu sait si l’époque moderne a été celle des foules exilées et sans but, on éprouve l’éternel regret des lieux habités et chéris.
Mais dans son cas, elle avait choisi de partir : ce n’était donc pas un exil ou un déracinement. Déjà à 10 ans, elle rêvait de partir et avait préparé dans sa chambre un balluchon en cas d’urgence : refus de l’autorité parentale, espoir de grand voyage…Pour ne pas se perdre, elle avait arraché une carte de France dans un vieux calendrier des PTT. Elle ne voyait pas au-delà de la France car elle n’avait guère idée du reste du monde, venant d’une famille modeste dont les seuls voyages envisageables se situaient à l’intérieur de la France : visites familiales, repos à la montagne… Il avait fallu que ses connaissances s’enrichissent pour qu’elle envisage un véritable ailleurs.
Dans son île créole, elle se sentait bien : à six heures le matin, les cloches de l’église d’à côté la réveillaient, plus tard ou plus tôt selon la saison, l’appel du muezzin l’enjoignait de se presser. Parfois c’étaient les tambours malbars accompagnant les chars des divinités lorsqu’ils envahissaient la route pour descendre au port ou en remonter qui rythmaient la journée. Elle aimait ce mélange ou cette juxtaposition des religions, des couleurs de peau, des superstitions, des croyances, des parlers. Mais il fallait maintenant se sortir du lit. Trop de temps déjà passé à se parler aujourd’hui .Heureusement son mari était déjà parti depuis longtemps. Il ne se demanderait pas où elle s’était encore échappé; il ne lui poserait pas la sempiternelle question: « à quoi penses-tu? » et elle ne serait pas obligée de répondre sans rien dire son habituel « à rien ». Hannah adorait ces moments de réflexion solitaire dans son lit: elle se sentait bien et libre, libre comme un pur esprit. Ce qu’elle n’était pas comme elle le savait bien. Et elle commença par s’occuper de son corps.
En sortant sur la varangue, Hannah constata qu’il ne pleuvrait pas très longtemps, car le ciel là-bas sur la mer s’éclaircissait déjà en larges bandes. Le soleil serait bientôt là : elle pourrait aller faire quelques longueurs dans le lagon après avoir déposé les enfants à l’école avant d’ouvrir la librairie. Pour l’heure, elle s’étirait voluptueusement dans la fraîcheur du matin et s’apprêtait à aller réveiller doucement les enfants.
Mais l’énergie nécessaire à assumer les taches quotidiennes lui manquait quelque peu, la pluie et sa rêvasserie matinale l’ayant rendue mélancolique surtout qu’en prenant son café, elle écoutait ce refrain lancinant de Miossec : « Quarante ans, nous ne serons plus jamais enceintes, est-ce un drame pour l’humanité ? » Quel cynisme du mâle ! Comme ce salaud touchait bien la douleur d’être une femme vieillissante : quel terrible regret éprouvait-elle du haut de ses trente-neuf ans de savoir qu’elle n’aurait plus jamais le plaisir de s’arrondir sans remords, de pouvoir être fière de voir son ventre grossir chaque jour et de sentir en soi la vie bouger et grandir jusqu’à ce qu’elle sorte de soi. Combien de ses amies s’étaient dépêchées pour faire un enfant, le premier ou le dernier avant les 40 ans fatidiques? Elle ressentait l’amertume des femmes vieillissantes qui avaient renoncé à l’aventure de l’enfantement. Difficile principe de réalité. Elle se demandait si c’était pour les consoler de la perte de la possibilité d’enfanter qu’on laissait dans l’antiquité grecque les femmes ménopausées devenir sage-femmes.
Elle pensait qu’il y avait deux raisons pour lesquelles la femme est supérieure à l’homme :la révélation de la première avait valu la cécité au devin Tirésias : la femme éprouve plus de jouissance dans l’acte sexuel que l’homme : ce qui la rend nécessairement maîtresse dans les joutes amoureuses et c’est certainement pourquoi Héra voulait que nul homme ne le sache. Tel est, se disait Hannah le sens du châtiment divin qu’elle infligea à Tirésias : châtiment cruel, mais mérité car ne fallait-il pas dissimuler le secret des femmes, pour les protéger de l’orgueil blessé des hommes?
La deuxième supériorité de la femme est qu’elle porte en son sein les enfants, que les enfants sont la chair de sa chair; aux yeux d’Hannah rien n’était plus vrai que cette expression chrétienne qui lui avait longtemps paru grandiloquente, ses enfants étaient la chair de sa chair. Bien sûr, on enfante dans la douleur, le sang et les glaires, mais quel bonheur ensuite de tenir sur son ventre ce petit être qui cherche dès le premier instant à s’abreuver au sein rond maternel ! Ah, les belles rondeurs d’une femme enceinte ou d’une mère allaitant!
Hélas la capacité physique et sociale à être mère ne durait pas. Difficile d’assumer d’être une vieille mère ! Passé quarante ans, on vous fait sentir que vous étes trop vieille : complot du corps médical qui de bien des façons rappelle leur âge aux femmes tardivement enceintes , des enseignants qui parlent des enfants de vieux qui reçoivent soit une éducation trop stricte et par voie de fait négatrice de la personnalité de l’enfant, soit une éducation trop laxiste qui livre les enfants à eux-mêmes ( oh ! psychologie scolaire de bas étage !) , et des familles médisantes, sans parler du regard désapprobateur des amis.
Hannah, quant à elle, ne se sentait plus la patience d’être mère une nouvelle fois ; patience pour supporter les nuits de pleurs et de cris ; patience pour recommencer l’éducation d’un petit corps et d’une petite âme ; patience pour ressasser les même règles, conseils, avertissements maintes et maintes fois ; patience pour voir la raison s’éveiller, se structurer peu à peu ; patience pour supporter les caprices et les colères d’un jeune moi qui s’affirme. L’ère des couches, des biberons et des purées de légumes recrachées était finie pour elle , se disait-elle avec un certain soulagement… Le temps mouvementé, hâché de la petite enfance fait de tendresse et de pleurs était désormais révolu. Plus d’enfant rond têtant . Plus de petit enfant que l’on voit jour après jour changer, grandir,jouer, prendre son autonomie, devenir soi.
Pourtant, elle avait tant d’amour pour ses enfants… Tant d’amour et tant de reconnaissance, car ils lui donnaient la force et l’énergie pour s’ancrer dans la vie. Par eux, elle vivait.
« A mes merveilleux enfantelets, reconnaissance éternelle ! » aimait-elle leur dire silencieusement. Pour eux, elle tremblait souvent ; quand ils toussaient si fort qu’ils peinaient à reprendre leur souffle, quand ils se blessaient, souffraient de découvrir quelques vérités existentielles, la finitude humaine par exemple. Alors c’était comme si son ventre tressaillait, se déchirait, c’est à ce moment qu’elle sentait la véracité de l’expression : l’enfant comme le fruit des entrailles féminines. Elle avait l’impression que le lien qui la liait à eux était originaire du ventre, comme si le cordon était toujours là : elle sentait leur malheur en elle et nulle douleur que les leurs ne lui était plus vive. Mais grâce à eux, elle n’avait peur de rien, ni de la faillite de sa boutique, ni de la défaite de la culture ; elle n’avait plus peur de la maladie, ni ne s’attachait aux petits soucis quotidiens. Elle ne craignait plus que de mourir trop tôt et de ne pas leur léguer assez de joie de vivre et de puissance pour s’attacher à la vie !
« Enfants, vivez même si je ne suis plus ! » voulut-elle leur crier. Mais ils dormaient d’un sommeil si paisible, leurs traits étaient si détendus que cela eut été un péché de les sortir du lit. Elle aimait à les voir dormir : cela l’avait toujours apaisé. Elle attendrait encore dix minutes avant de les réveiller pour aller accomplir leurs tristes obligations scolaires: cela serait bien assez tôt !
Il lui semblait que, pas plus que dans son enfance, l’école n’était aujourd’hui un lieu d’épanouissement, elle s’avérait être un lieu de formatage, de normalisation : tous devaient avancer au même rythme, ceux qui sont plus éveillés comme ceux qui sont plus lents ! Et gare à l’enfant un peu différent ! Elle n’aimait guère le clan des instituteurs qui se nommaient pompeusement professeurs des écoles pour atteindre le même rang que leurs collègues des collèges et lycées. Beaucoup des premiers avaient juste un vernis de culture générale, ils avaient la détestable prétention d’ avoir quelques connaissances en psychologie de l’enfance, sous prétexte qu’ils avaient entendu parlé une heure dans leur cursus des étapes du développement de l’individu, du complexe d’Oedipe, d’autisme, d’hyperactivité, des troubles obsessionnels ; concepts qu’ils employaient ensuite à tort et à travers faisant de l’analyse sauvage. Les pires étant les maîtres spécialisés, souvent incapables d’enseigner devant une classe, qui trouvaient refuge dans cette fonction charitable!
Elle se souvenait aussi d’un imbécile de médecin scolaire, genre de type qui n’a jamais osé prendre le risque d’ouvrir un cabinet médical et qui préfère la sécurité confortable d’être un fonctionnaire tout en prétendait travailler pour le bien de tous les enfants sans distinction de classe sociale. Ce qui bien sûr était un mensonge !!! Selon que les enfants venaient d’un milieu favorisé ou défavorisé, il disait aux parents du premier que leur chérubin ferait des études, voire des études brillantissimes alors qu’il déclarait aux parents du second que leur enfant aurait un peu de mal à l’école, mais qu’il faudrait persévérer. Comment après avoir fait deux ou trois tests psycho-techniques pouvait-il dire cela ? Il connaissait juste les statistiques montrant que les enfants des classes socio-culturelles aisées font plus souvent d’études que les autres ! Quiconque avait lu Bourdieu le savait ! Cet imbécile se donnait ainsi un pseudo-savoir qui abusait souvent les parents et dépassait son rôle de simple médecin vérifiant la santé de l’enfant. Mascarade ! Cet imbécile lui avait dit que sa fille qui à six ans suçait encore son pouce, mais prononçait parfaitement les mots (ce qui dérouta fort ce monsieur surpris dans ses certitudes et ses petits classements) , après avoir suspecté un problème de comportement, d’introversion, alors qu’il n’en était rien, puis un retard scolaire (alors qu’elle était la première de sa classe) lui annonça que sa fille souffrait d’un handicap symbolique ; quel handicap pouvait représenter pour une fillette le fait de trouver encore du plaisir et du réconfort à sucer son pouce ?
Hannah lui éclata de rire au nez et sortit sans le saluer. Elle laissa là l’abruti imbus de son savoir, abattu dans son bureau par un tel comportement. Elle confia à sa fille qui s’était attristée du jugement médical posé sur elle et inquiétée de savoir si c’était grave un handicap symbolique : « Que de bêtise en ce bas monde ! Comment la culture, le savoir et la sagesse pourraient-ils régner en ce monde de pédants , d’imposteurs dangereux ? Allons la vie est ailleurs ! N’y pense plus ! Tu ne suceras plus ton pouce quand, toi, tu l’auras décidé ! Moi, je sais que tu es grande et que tu sais plein de choses ! »
L’institution scolaire est certes sclérosante pour les esprits vifs et imaginatifs, mais il fallait composer avec elle pour qu’un jour ses enfants atteignent les joies de la littérature, de la pensée fondée et de la découverte des vérités scientifiques, pour qu’ils ressentent la soif de la connaissance et le bonheur que l’on éprouve dans la quête indéfinie du savoir. Oublier les imbéciles, ne pas avoir de ressentiment contre eux, car le ressentiment rend aigri et elle aimait trop la vie pour cela! « Ma fille », clama-t-elle en se sentant un peu ridicule , « la seule solution est d’éviter les imbéciles! »
Avant de réveiller les enfants, elle se rendit à l’atelier voir le bas relief qu’elle avait ramené récemment de Madagascar et qu’elle avait décapé, puis teinté. Stupeur ; il n’y avait plus rien ! Inutile de chercher : il était sur la table hier : il n’y avait plus rien ; c’était le troisième qu’on lui volait ! Elle aurait dû se méfier. Désormais mettre un cadenas, son mari l’installerait dès ce soir et une alarme à la porte du jardin. Pourquoi le chien n’avait-il pas empêché le visiteur indésirable de rentrer chez eux ? Cela lui fit peur. Qui pouvait venir ainsi à son insu, pendant le sommeil de la maisonnée? Que voulait-il au juste ? Apparemment le voleur n’en voulait qu’à ses sculptures, car jamais il n’avait essayé de rentrer dans la maison, du moins visiblement. Où était ce chien ? Ah, oui, hier, elle l’avait enfermé dans la cuisine pour qu’il n’essaie pas de s’échapper rejoindre la meute de chiens errants du quartier. Dorénavant il resterait dans le jardin toutes les nuits, voire dans l’atelier ! Elle se raisonna: somme toute ce n’était pas très grave, c’était simplement dommage:elle voulait installer ses panneaux dans sa librairie.



La manière dont tu écris est superbe
J’espère que tu posteras d’autres textes, c’est vraiment très beau!
merci pour cet encouragement; en réalité ces quelques pages sont le début d’un roman qui n’est pas encore tout à fait achevé.
J’espère que nous aurons le droit de goûter à quelques pages supplémentaires alors
Bon courage pour la suite et fin du roman
Je voudrais remplacer ces 3 pages de la quarantaine par le premier chpitre que je viens de télécharger, mais je n’y arrive pas. Si vous pouviez le faire, cela m’arrangerait. Merci.
Solalia Solal
Salut Solalia,
J’ai mis à jour ton texte en rajoutant les 3 pages manquantes.
Tu écris vraiment très bien, continues comme ça