La révélation
Cette nuit-là, le petit homme n’osa pas rentrer dans le jardin car le grand chien était dehors : lorsque l’homme s’était approché du barreau pour rentrer, le chien noir avait bondi en aboyant : une lumière s’était allumée dans la case. Le petit homme s’accroupit alors derrière le mur, le longea dans cette position inconfortable et s’enfuit dans la rue en rasant les murs pour ne pas être vu. Il allait falloir abandonner cet atelier : il était maintenant repéré.
Longtemps Hannah s’était représentée comme si elle avait toujours 25 ans et la même plastique harmonieuse, avantageuse, même à trente ans et plus. Oh, ambition et insolence de la jeunesse physique qui se croit durable et à jamais source de désirs ! Elle avait pris l’habitude d’être regardée dans la rue surtout l’été lorsque que la chaleur permet d’avoir des vêtements légers, jupes virevoltantes et hauts décolletés ; quand un homme se retournait sur elle dans rue et la fixait comme un attirant morceau de viande, jamais elle ne cillait et elle plantait ses yeux gris dans les siens, arrogante comme pour lui dire « passe ton chemin, je ne suis pas à prendre ». Longtemps elle eut tendance à conserver cette même complicité avec son corps comme si le relâchement tissulaire ne pouvaient menacer sa peau, ses seins, comme si la cellulite ne pouvait s’attaquer à ses fesses rebondies qui avaient été si souvent caressées par des verges en érection, comme si la jeunesse et la fermeté du corps lui étaient un dû. Mais il n’empêche que le temps commençait à laisser progressivement ses marques en elle et sur son corps.
Bien sûr, quand rarement elle n’avait rien d’autre à faire qu’à s’examiner, elle avait noté les imperfections naissantes : plis au creux de ses bras fins, sur ses épaules dorées, peau de plus en plus sèche, installation de la cellulite au haut des cuisses, ridules naissantes au coin des yeux (alors qu’est-ce qu’elle s’en moquait qu’on lui parle de ses beaux yeux ! Toujours la même litanie à propos de ses yeux; des yeux gris bleutés, ce n’est certes pas courant, mais ce n’était pas une raison pour la réduire à ses yeux ! Depuis qu’elle était un objet de désirs, on ne lui parlait que de ses yeux ! Cela l’irritait d’autant plus qu’elle se doutait que quand elle serait vraiment vieille, on lui parlerait encore de ses yeux! Les yeux, c’est la dernière beauté qui reste aux femmes mûres et âgées). Stigmates de l’âge; barre plissant le front et le rendant austère et le pire, les deux vilaines rides encadrant la bouche ou le lacis de veines apparaissant sur les jambes musclées. Bref, la dégénérescence physique avait commencé son travail souterrain sans compter que le corps endurait moins bien la fatigue et récupérait moins vite : l’harmonie entre elle et son corps se distendait peu à peu. La quarantaine s’insinuait en elle, sournoisement, lentement. Le devenir « vieille peau » s’annonçait en elle et même si elle ne songeait pas qu’à son apparence, elle trouvait cela injuste. Le désir des hommes pour elle était si agréable, si réconfortant. Elle se plaisait au jeu vain de la séduction pour la séduction. Mais elle savait que désormais l’heure de sa fin s’approchait. Bientôt il n’en serait plus question.
Le seul remède envisageable : s’empêcher de devenir une vieille belle aigrie. Si au moins, elle était devenue vieille d’un coup, elle se le tiendrait pour dit et elle ne chercherait pas à retarder les effets du vieillissement physique, à sauver ce qui pouvait l’être, la peau lisse du cou, l’abondante chevelure claire. Cela serait une affaire classée : finies les minauderies, les tentatives de séduction ! Finis les falbalas du désir et le désir tout court. Mais pour l’heure l’affaissement n’était ni général, ni total ! Elle se sentait toujours très femme et désirante, seulement, elle ne pouvait plus viser les mêmes hommes. Elle était lucide sur l’étendue de plus en plus restreinte de son pouvoir de séduction. A vingt ans, tous les hommes sont possibles : jeunes, vieux. A quarante ans, le désir ne peut plus se porter que sur des hommes du même âge et encore si l’on n’est pas trop abîmée. La meilleure garantie de succès étaient de viser des hommes plus vieux, ceux-ci étant trop heureux de pouvoir plaire encore à des femmes qui à leurs yeux étaient jeunes encore. Elle avait toujours aimé les hommes plus vieux qu’elle; elle s’imaginait qu’ils étaient plus forts, plus réconfortants; elle pensait qu’ils la laisseraient plus libre. Ils la laissaient surtout plus seule quand l’histoire finissait.
La quarantaine : on n’est plus une jeune femme, on n’est plus qu’une femme encore jeune, pour combien de temps ?
Elle avait pris conscience de sa quarantaine dans ce sale petit cabinet médical, blanc, propret, tout à fait banal, décoré d’affreuses plantes en plastique ; plus précisément dans le bureau de cette gynécologue revêche qui avait sur sa table de travail le petit cadre de rigueur avec la photo des enfants. Hannah était venue pour une visite de contrôle. Elle avait osé demandé à la praticienne de lui prescrire comme d’habitude une contraception orale. Et l’autre de s’écrier : « Quoi ?! À votre âge !!! » Hannah, choquée, rétorqua : « Oh, c’est bon, je n’ai que trente-six ans ! » L’autre était une pimbèche, maigre et hautaine, genre celle qui affirme avoir quarante-quatre ans (elle avait remarqué que toutes les femmes qui avaient visiblement dépassé quarante ans, répondaient invariablement qu’elles en avaient quarante-quatre, car au-delà, c’était l’âge statistique peu glorieux de la ménopause, l’âge des vapeurs que l’on soupçonne dépourvu de baise et de plaisir : Hannah espérait bien que non ! Le corps deviendrait décidément trop triste.), l’autre donc avait rétorqué comme si elle parlait à une demeurée ou à une vieille grue « Madame, à votre âge, le chimique n’est pas bon ! Il faut penser à adopter le stérilet sauf si vous voulez avoir encore un enfant ! Mais dans ce cas, il faut se dépêcher et ne pas prendre de risque ni pour vous, ni pour l’enfant! »
Hannah, qui avait à peu près le contrôle de soi habituellement se sentait devenir furieuse, ce qu’elle détestait et clama de façon cinglante : « Rassurez-vous, la vieille ne veut pas d’enfant, pas d’enfant taré dégradant le beau peuple français, je veux juste la pilule ! Gardez votre stérilet !» Elle détestait ce mot, presque aussi horrible que le terme curetage que les gynécos employaient brutalement dès qu’il y avait fausse couche (pauvre utérus !) et l’objet qui allait avec : à cause de son nom, et même si la cause était des plus futiles, le stérilet lui paraissait un abominable instrument : elle ne voulait pas d’un pareil intrus mécanique en elle. Elle était fille de la pilule, du chimique et elle le resterait. Ou elle généraliserait l’usage des bonnes vieilles capotes que les dernières évolutions commerciales lui plaisaient beaucoup. Son mari s’y ferait!
C’est ainsi qu’elle prit conscience que la quarantaine approchait pour elle. Il fallait s’y résoudre. Elle se souvenait qu’à 25 ans, s’apercevant qu’elle avait maintenant derrière elle une épaisseur de passé et qu’elle pouvait dire par exemple, il y a sept ans, j’étais en classe de terminale, (sept ans déjà !!!) elle disait à cet homme, parisien intello, à cet Antonio, qu’elle avait douloureusement désiré, désiré à en crever (elle ne pensait plus qu’à lui, ne s’intéressait qu’à lui, tant mieux puisqu’il était brillant et cultivé, il lui avait fait découvrir Primo Lévi, Jorge Semprun, aimer Hannah Arendt) : « il y a quinze ans, je n’avais que dix ans, dans quinze ans, j’aurais quarante ans et qu’ai –je fait de moi ; qu’aurais-je fait de moi ? » Elle trouvait cela tragique et le temps qu’avait déjà occupé sa vie comme le temps qu’ allait occuper sa vie lui paraissait irréel.
Antonio généralement se moquait d’elle, répondait platement que le temps passait vite, que le dieu Chronos dévore ses enfants ; merci, elle s’en était aperçue, alors qu’elle aurait voulu qu’il la prenne et la rassure dans ses bras qu’elle s’imaginait puissants. Mais non, l’imbécile continuait à parler des capacités au langage chez les singes !
Qu’il la baise de sa bite, bon dieu, qu’ils soient nus et transpirants dans une chambre d’hôtel de la côte ! Monsieur était trop bien élevé, classique et conformiste, fidèle à sa sale petite femme à la voix nasillarde qui finissait sa thèse à Paris. Cette femme qu’elle avait rencontré une fois ne s’y était d’ailleurs pas trompée et avait repéré les prémices du désir entre eux : il est vrai qu’ils étaient bien familiers ayant déjà passé quelques longues soirées de printemps à discuter et à boire. La femme d’Antonio avait témoigné d’emblée de l’hostilité à Hannah sentant qu’elle devait grandement se méfier de cette nouvelle venue dans l’univers de son mari, femme dont elle ne pouvait surveiller les allées et venues dans la vie d’ Antonio : Hannah devenait une femme très dangereuse, à qui il fallait faire ressentir qu’Antonio n’appartenait qu’à elle, la légitime. Mais Hannah était restée indifférente à son hostilité et même à sa présence. En réalité, elle s’en amusait beaucoup d’autant que la légitime était un rien ridicule dans son numéro convenu de femme moche possédante. Quant à Hannah, elle se maudissait de s’être entichée de ce sale type qui ne savait pas en venir à l’essentiel : la baise ! A quoi bon passer son temps à penser à lui ? Elle détestait ce côté amoureuse niaise qu’elle avait parfois !
Hannah se souvenait : « dans quinze ans, j’aurais quarante ans ! » cela lui semblait à l’époque se situer dans un avenir fort lointain. Bon, elle y était presque : 36, 37, ans, l’âge de la maladie, 38 ans : encore deux ans. Elle s’était mariée finalement à son compagnon de toujours, à vrai dire seul Antonio aurait pu les séparer, mais il s’en était bien gardé. Hannah et son mari avaient deux enfants; ils travaillaient, l’un journaliste, l’autre libraire : une vie banale, tournée vers le quotidien, plutôt que vers les grandes aventures. Mais son vieux désir qu’elle croyait depuis longtemps périmé ayant classé Antonio dans la catégorie des bobos bien-pensants la tourmentait de nouveau pour des raisons qui lui échappaient.
Cela lui était arrivé d’un coup : hier elle était au volant sur cette quatre voies qu’elle aimait bien car elle était bordées de bougainvillées mauves et blancs qui longeait un océan moutonnant, torturé par les alizés. Beau ciel de fin d’après-midi, beau paysage marin. Elle pensait à ce qui allait constituer la fin de sa journée. Et soudain, elle se sentit comme frappée au bas ventre : elle avait fait sienne l’imagerie platonicienne qui fait siéger les désirs dans le bas ventre, lieu de la concupiscence qu’il faut maîtriser pour raison et sagesse garder : son ex désir pour cet Antonio si comme il faut (tu parles, au lit, il devait ahaner comme tout le monde !) l’avait fait tressaillir dans tout son être, avait réveillé les images passées. Ancien désir qui rejaillit avec puissance et retrouve sa vigueur passée. Pourtant, elle savait maintenant qu’elle ne le reverrait jamais, que ce désir était inutile. Autant en faire fi ! Mais le fichu inconscient lui n’oublie rien, ne perd rien et sort de son antre parfois un désir envoyé jadis au pilon de la censure, morale, sociale ou du principe de réalité. Nul désir ne passe vraiment. Il parvient à subsister dans les limbes de l’esprit.
Elle le revoyait beau et serein : il lui avait toujours fait pensé à l’acteur Christophe Malavoy. Elle se revoyait avec lui, un certain jour de printemps, où tout avait failli arriver et où rien n’avait eu lieu ; trop de réserves de part et d’autre. Ils marchaient l‘un à côté de l’autre à travers un champ de jeunes maïs : il aurait été si facile de se donner la main comme deux adolescents folâtres. Cela aurait été leur première étreinte : un petit commencement, mais un commencement déjà. A vingt-cinq ans, on ne se prend pas la main innocemment. Ils arrivèrent à un sous-bois où les feuillages filtraient la lumière du soleil dur de cette belle journée. Ils s’assirent près d’une mare recouverte par les minuscules ombrelles des lentilles d’eau : elle aimait ces plantes aquatiques qui lui faisaient toujours penser aux serpents d’eau de Klimt. Exprès, elle s’allongea près de lui les bras sous la tête : elle aurait tant aimé qu’il cesse d’hésiter, qu’il la prenne dans ses bras, qu’il lui caresse les cuisses et relève sa jupe et qu’on en finisse une bonne fois pour toutes au lieu de tourner autour du désir. Oh, qu’il se penche sur elle et lui baise le visage, lui lèche les yeux, les lèvres, que sa langue trop bavarde pénètre sa bouche et sa chatte ! Car quoi?! Ils se connaissaient depuis six mois ; ils se voyaient plusieurs fois par semaine Elle n’en pouvait plus et elle lui en voulait d’hésiter ainsi, car il était visible qu’il la voulait autant qu’elle le voulait sinon pourquoi aurait-il toujours voulu la revoir ? Ils se désiraient l’un l’autre avec force. C’était terrible pour Hannah! Bon dieu, mais qu’il la baise, qu’ils baisent enfin!!! Elle se maudissait de ne pas oser : quel regard indiscret risquaient-ils ici ? Elle avait peur de faire les gestes de l’amour qu’elle faisait depuis si longtemps avec un autre. Elle se sentait pitoyable. Qui avait osé parler de libération sexuelle ?! Elle n’osait rien, lui, non plus.
Hannah se demandait toujours ce qu’Antonio pouvait lui trouver, surtout qu’elle se trouvait si misérable à côté de lui…Comment pouvait-il lui parler, à elle, étudiante laborieuse et insignifiante, puisqu’il faisait l’indifférent à ses atouts sexuels ? Elle devait être sa petite bécasse de province, son petit passe-temps de la semaine. Alors elle se redressa brusquement, l’embrassa à pleine bouche et le planta là sans un mot, furieuse de lui, d’elle, courant à travers champ. Il en fut tellement interloqué qu’il resta seul de longues minutes se doutant bien qu’il venait de se passer à son insu quelque chose. Pourquoi cette précipitation, cette fuite ? Il avait beaucoup d’affection pour elle ; il la trouvait très attirante, mais que pouvait-il faire de plus? Sa vie l’emprisonnait ; il venait de se marier, sa femme qui n’était pas vraiment jolie, anguleuse, visage ingrat lui offrait une certaine sécurité affective, elle voulait un enfant dans l’année, il allait rentrer à Paris, car sa carrière l’attendait là-bas et la culture n’existait qu’en cette ville ! De plus, il ne pouvait quitter sa femme parce qu’elle était laide; cela serait injurieux et immoral. Et Hannah dans dix ans ou vingt ans quand elle n’aurait plus sa fraîche beauté, faudrait-il aussi la quitter sous prétexte qu’elle ne serait plus belle? Dans ce cas, on ne s’en sortait jamais!!!
Vraiment c’était dommage, il l’aimait bien. Mais il n’aurait jamais dû faire le coq avec elle, car pas de séduction sans intention sexuelle. Il pouvait ensuite faire l’innocent, le naïf, le mari fidèle. Il l’avait certes abusé, puisque, visiblement, dès le début, elle le buvait des yeux et attendait les caresses. Lui, il s’en moquait de la sexualité ; dès dix-sept ans, il en avait déjà fait le tour, gigolo auprès de dames respectables, qui lui demandaient d’être le compagnon jeune, séduisant, bien élevé pour un dîner, une soirée, un cocktail entre gens cultivés ou aisés et tout ceci se finissait toujours par le lit, bien sûr. C’était la règle : je parais avec toi, je te baise, et en contrepartie tu me fais connaître des individus socialement, professionnellement intéressants ou tes amies qui me couvriront de cadeaux ; chemises de luxe, smokings élégants pour avant premières parisiennes, vacances à la mer ou à la montagne dans de merveilleux palaces, tout cela pour me remercier de les avoir considérées comme des femmes, autrement dit de la chair encore désirable. Il s’était bien amusé et même enrichi pendant ces années d’animal sexuel : une quinquagénaire lui ayant offert maintes actions fort bien cotées en bourse qu’il avait eu la chance de vendre au moment opportun. Mais le sexe commença à le lasser malgré l’argent. A vingt-trois ans, ayant terminé ses études, il avait rencontré sa femme qui l’avait réconforté simplement après toutes ses futilités sexuelles.
Dix ans plus tard, après avoir connu tant de femmes expertes et exigeantes vis-à-vis de leur étalon, la sexualité n’avait plus guère d’attrait ; ce n’était plus pour lui qu’un détail, les jeux sexuels sont si vains et la jouissance des sens si éphémère et la petite mort si amère. Il ne rejetait pas non plus le sexuel, mais il n’en faisait plus grand cas. Pourtant, la belle Hannah, car elle avait tous les attraits d’une belle femme à en juger par ce qu’il devinait de son corps devait en vouloir, elle, de la baise, sinon pourquoi un baiser si violent et cette fuite ?…
La seule chose qu’il voulait d’elle c’était sa présence attentive, son ironie perçante dont il appréciait les réparties, sa tendresse. Il aurait bien aimé aussi dormir à côté d’elle : il aimait dormir avec une femme, s’endormir en l’enlaçant, la main posée sur un sein rond et ferme. Il ne désirait rien de plus. Comment lui dire ? Il voulait la tendresse maternante et enveloppante des femmes plus que l’extase sexuelle. Il voulait juste partager quelques moments avec Hannah : il était bien avec elle, c’est tout; mais forcément cela ne pouvait pas la satisfaire, c’était trop peu pour une jeune femme. Hannah ne voulait certainement pas seulement sa présence à ses côtés, elle désirait son corps sur et sous elle. Classique. C’était sans issue. Et en ce moment, il enviait l’amitié sans arrière-pensée sexuelle que ses amis homosexuels tissaient avec des filles charmantes, amitiés qui permettaient toutes les confidences dans la plus grande tendresse. Mais il n’était pas homo. Il voulait simplement ne plus baiser avec les filles avec qui il se sentait bien. De plus, toute cette histoire commençait à lui peser car lorsque sa femme s’était aperçue de l’affection sincère qu’il avait pour Hannah, elle était devenue jalouse et il devait sans cesse justifier l’emploi du temps qu’il avait en dehors de Paris. C’était de sa faute à lui; au début, quand Hannah l’emmenait à la plage se promener pendant de longs moments, il appelait parfois sa femme d’une cabine au bord de la mer (c’était à l’époque lointaine à laquelle les téléphones portables n’existaient pas) et son épouse lui en voulait à lui de ne pas vivre cela avec elle, sa femme, la vraie, la seule. C’est ainsi qu’il avait fait naître chez sa compagne la jalousie mordante.
Antonio n’avait pas envisagé que, mortifiée et humiliée, Hannah ne lui répondrait plus jamais grâce aux miracles de la technique qui permettait d’avoir un téléphone -mouchard permettant de filtrer les appels ! Cependant, comme il lui avait laissé un message stipulant la date de son départ, Hannah vint juste lui dire adieu sur le quai de la gare. Enfin, il la serra dans ses bras et lui caressa les cheveux : il ne risquait rien, c’était la dernière fois qu’ils se voyaient et que risque-t-on sur le quai d’une gare, où tant de personnes s’emploient à se séparer ? Mais apercevant un ami familier de son couple parisien, il monta brusquement dans le train par peur d’être vu avec une autre. Du même coup il évitait le piège des adieux pleurnichards et la promesse de retrouvailles prochaines auxquelles il faudrait au dernier moment se dérober avec courtoisie. Ouf ! Libéré ! Désormais, se méfier des filles…surtout les belles à qui on plaît.
« Faux cul » lui cria –t-elle intérieurement. « Tout est fini, fini, fini et rien n’a eu lieu! Salaud, tu m’as laissée vierge !» Se lamentait-elle silencieusement en sortant de la gare. Arrivée dans sa voiture, elle put enfin pleurer à son aise sans crainte d’être importunée par un quelconque « Vous allez bien mademoiselle ? ». Non, elle n’allait pas bien la demoiselle et elle emmerdait le monde entier. Pleurer la soulageait. Elle pleura une heure sur le parking de la gare en se disant « il ne le saura jamais que je pleure pour lui, jamais!!! »
Oh, elle ne lui aurait pas demandé grand-chose, trois, quatre nuits avec lui, à Jersey, à Etretat ou mieux encore à Roscoff : elle voulait lui montrer le vieux cadran solaire sous lequel était inscrit : « Crains la dernière ! ». Juste un peu de temps dans une petite ville désuète, mais pleine de charme en bord de mer.
Trois, quatre nuits d’amour, à se dévorer des yeux et du reste et à errer en bord de mer tard le soir et tôt le matin, à l’heure des mouettes. Nuits d’amour charnel donnant sur la mer. Rien de plus et après retour dans leurs pénates respectives ! Fin de l’aventure puisqu’elle ne voulait pas l’enlever à sa femme, qui entrevoyait de déménager pour que les enfants qu’ils n’avaient pas encore aillent à Henri IV ! Le niveau y est tellement supérieur, ma chère! Fin de l’aventure puisqu’elle ne voulait pas quitter son amant de toujours. Bien sûr elle trouvait que c’était bien difficile de n’avoir qu’un seul homme dans sa vie sous prétexte qu’on l’aimait .Le désir est plus vaste et il naissait en elle pour chaque homme qui lui plaisait et à qui elle plaisait. Elle enviait un de ses amis qui changeait régulièrement d’amant et du même coup d’amour de sa vie. La tyrannie de l’amour imposait le resserrement du désir à un seul homme. Elle n’avait jamais cru à l’amour éternel, pourtant cela faisait déjà 7 ans qu’elle était embarquée dans une longue histoire passionnelle et parfois passionnante.
Elle n’eut pas ces trois, quatre nuits clandestines. Rien ne se fit et pendant quelques semaines elle en fut désespérée ! Ce qui la rendait irritable, voire insupportable. Elle était dans les bras de son compagnon et elle s’imaginait dans ceux d’Antonio. Le désir naît des images selon Kundera, c’est vrai se disait-elle. Il lui était apparu comme un marcheur infatigable. Elle l’avait d’ailleurs accompagnée parfois, le terrible arpenteur, dans cette ville de Province, où ils s’étaient rencontrés, à Paris, où elle allait rarement et sur quelques plages qu’elle affectionnait. Marcheur et brillant intellectuel. Pour le désaimer, elle avait convoqué l’image de son pantalon désuet en velours côtelé, ce qui lui donnait un petit aspect vieillot : Heidegger dans sa montagne en costume tyrolien, image qu’elle détestait. Elle pensait également à la manie d’Antonio de se trouver mille maux imaginaires : fallait-il qu’il soit centré sur lui-même pour s’épier ainsi : c’était là le problème ! Il ne pouvait donc se décentrer vers elle pour la désirer et la baiser.
L’oublier fut difficile, mais possible. D’ailleurs, il aimait Heidegger qu’elle détestait tant pour son écriture obscure, absconse que pour ses engagements politiques. Elle estimait que la parole philosophique doit être limpide pour accomplir son rôle : donner à penser, faire penser et elle supportait encore plus mal Heidegger par sa soumission à l’autorité nazie lorsque cette dernière avait envahi les sphères universitaires. Elle reconnaissait que le philosophe allemand avait très bien décrit une expérience qu’elle avait découvert enfant : l’angoisse, le glissement des étant. Enfant, blottie dans son lit, elle se répétait un mot jusqu’à ce qu’il perde son sens et tout alors perdait son sens; le monde, sa vie tout lui échappait et elle ressentait une angoisse terrible dont elle parvenait à se dégager par des pleurs abondants qui la distrayaient de ses pensées angoissantes. C’était comme un vertige; plus tard pour s’amuser, elle appela cela le tournis métaphysique. Mais Hannah n’appréciait pas la personne d’Heidegger, son manque de courage pour résister au nazisme, défendre son amante, une autre Hannah, mais l’Arendt cette fois, femme exemplaire au sens propre du terme, merveilleusement philosophe, combattive, militante. Arendt était pour Hannah, une femme philosophe immergée dans la vie qui avait fait un excellent diagnostic sur la condition de l’homme moderne : travail et exil. Elle avait beaucoup de mépris pour Heidegger qui n’avait pas su être fidèle à ses amis de pensée et de cœur, Arendt et Jaspers; Heidegger, lui aussi, avait préféré la sécurité du foyer, de la femme et des enfants au débordement du désir passionné. L’homme de l’Heimat : la belle affaire ! L’Heimat était pour Hannah la culture, les lettres, quoiqu’elle n’y ait pas été nourrie dès son enfance et les tableaux qu’elle préférait à la musique qu’elle avait connue trop tard pour y faire son chez soi. La musique lui restait étrangère, impénétrable.
La seule chose dont elle rendait grâce à Antonio était, en dehors des longues heures de marches-dialogues partagés qui la tiraient de son sommeil intellectuel, de lui avoir fait découvrir Hannah Arendt et d’avoir fait naître son admiration pour elle, admiration qu’elle conservait toujours aujourd’hui alors que le souvenir d’Antonio s’était dissolu avec le temps jusqu’à du moins quelques heures.
« Adieu Antonio !!! Retourne dans les profondeurs de ma petite boîte noire ! J’ai à penser à bien d’autres, hommes ou femmes ou enfants. Tu as cessé de focaliser mon attention. Mènes-tu une vie desséchante auprès de ton ambitieuse nasillarde ou bien as-tu trouvé une belle âme plus fantasque pour t’accompagner ? Que m’importe ! Nous ne nous reverrons jamais et c’est bien ainsi ! Peut-être es- tu déjà mort, bouffé par les vers dans un quelconque cimetière parisien ou répandu en cendres dans un quelconque jardin du souvenir ? Adieu, je t’ai tant désiré à défaut de t’avoir aimé… Et j’ai tant souffert de ne pas t’avoir mis dans mon lit, pauvre petite sotte romantique que j’étais alors! Maintenant je suis plus directe et j’expédie rapidement et définitivement mes désirs sentimentalo-sexuels: je baise, j’ose baiser! J’ai fait ma libération sexuelle. Trop tard, hélas. Mais c’est plus salutaire! »