Guerre

Sang, métal, cendres, hurlements…

Il avait froid.

Ce froid humide qui vous pénètre jusqu’aux os, vous transperce de part en part. On lui avait dit qu’il devait partir, que c’était obligatoire. On lui avait dit que c’était horrible, là-bas. Il était dans la file, on les faisait monter dans des wagons. Il attendait en grelottant. Une pluie continue s’abattait sur eux, une de celles qui vous font penser qu’elles ne s’arrêteront jamais. Il portait un lourd sac vert sur ses épaules. Il ne regardait pas derrière lui. On lui avait dit de ne rien emporter de personnel. Il avait quand même réussi à cacher sur lui un petit médaillon à clapet, contenant une minuscule photo, un peu terne. Il baissa la tête pour entrer dans le wagon, s’assit et regarda à l’extérieur. Dans la foule silencieuse, quelqu’un agitait un foulard. Il prit sa tête dans ses mains. La porte en fer du wagon se referma avec fracas. Il se retrouva dans le noir. Une larme vint s’écraser sur sa joue.

Il avait froid…

Il se rappela…

D’épais nuages noirs s’amoncelaient déjà au large, annonçant la prochaine tempête. Il était au milieu d’un chemin caillouteux, serpentant au bord des falaises. Les vagues s’écrasaient à ses pieds dans un vacarme de fin du monde. L’odeur du sel et des embruns lui parvenaient nettement. L’air avait fraichit et le vent s’était renforcé, faisant se balancer les hautes herbes qui s’étalaient sur le plateau. Les nuages avaient envahit le ciel. Il pressa le pas, ayant hâte de retrouver ses parents et de s’assoir au coin du feu. Au loin, une silhouette avançait sur le sentier, venant à sa rencontre. C’était une des jeunes filles du village. Elle avait à peu près son âge. Il la salua lorsqu’ils se croisèrent et elle lui répondit par un sourire. Le vent cascadait dans ses boucles blondes et quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber. Il l’invita à venir s’abriter chez lui. Un peu plus tard, il s’asseyait avec elle au coin du feu. Sa mère remettait une buche dans l’âtre et son père apportait des couvertures. La pluie s’abattait violemment sur les carreaux. La maison était plongée dans une nuit d’encre. On entendait le bruit des vagues au loin… Il ferma les paupières, lentement…

Douce insouciance…

Sang, métal, cendres, hurlements…

De l’agitation, tout autour de lui. Des hommes courraient dans tous les sens. Il entendait des explosions, des cris, des gémissements, des voix demandant de l’aide, suppliantes. Soudain, un flash de lumière apparu devant ses yeux. Un grand fracas sec et brutal parvenant à ses oreilles, il senti une vague de chaleur sur sa peau.

Puis vint le silence…

Il se rappela…

C’était une de ces douces soirées d’été, le soleil couchant éclairait la plaine de ses rayons dorés. Le ciel commençait à peine à s’obscurcir, entrecoupé au loin de nuages éparts. Une femme était assise à coté de lui. Belle, souriante… Il se plongea un instant dans ses yeux bleu-vert et lui rendit son sourire. Il renversa sa tête en arrière et senti le souffle tiède du vent sur sa peau nue, caressa l’herbe verte et grasse sur laquelle il reposait. Il se laissa bercer par la litanie du rossignol, par le crissement des grillons et par le bruit lointain d’une cascade. Par le battement de son cœur. L’air était empli d’une odeur entêtante de fleur des champs. Le temps s’était comme immobilisé sur cette scène qui lui semblait éternelle.

Il passa la main dans les cheveux blonds de la femme qu’il aimait. Un frisson lui parcouru l’échine et il ferma les paupières, lentement…

Sang, métal, cendres, hurlements…folie humaine…

Il scruta un  ciel gris, vide, cherchant un secours quelconque… Il baissa son seul œil valide. Sa jambe droite ne bougeait déjà plus. Son fusil gisait dans la boue, quelques mètres plus loin. Le souffle de l’explosion lui avait arraché une partie du visage et percé les tympans. Il avait du sang plein les mains, essayant de contenir avec peine l’hémorragie provoquée par cet éclat de métal, fiché en plein milieu de son ventre. Il avait essayé de ramper dans la boue, pour se mettre à l’abri, laissant une trainée rouge derrière lui.

Personne ne pourra plus lui venir en aide maintenant. Une immense solitude l’envahi. Il se senti seul au milieu du vide.

La folie…

Ses mains se relâchèrent, un frisson lui parcouru l’échine et ses paupières se refermèrent, lentement, une dernière fois.

Sa main droite inerte s’était posée sur son cœur, un petit médaillon en dépassait. Le clapet était ouvert. Sur une photo, un peu terne, une jeune fille souriait…

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