Carrousel funeste

Prologue :

Soufflant sans but dans les rues désertes de Saint Ouen, le vent vint chatouiller les longs poils noirs d’un gros chat errant assoupi sur le toit d’une énorme voiture familiale. La bourrasque charriait avec elle des éclats de voix qui firent dresser l’oreille de l’animal. Il était tard, et le vendredi soir avait tranquillement cédé sa place au samedi matin depuis peu. Les rues s’étaient quant à elle vidées depuis bien longtemps laissant le vieux matou seul, plongé dans de félines rêveries bien méritées que cette violation sonore tendait à gâcher. Le bruit se rapprochait, pénétrant ostensiblement sur son domaine, il entrouvrit un œil pour mieux en estimer la distance puis ouvrit une gueule béante pour laisser échapper un bâillement navré. Il s’étira paresseusement sans cesser d’être attentif à l’intrusion, puis lorsqu’il la jugea insupportablement proche bondit sur le trottoir avant de se glisser dans un même mouvement gracieux dans les ombres des véhicules motorisés sans que les deux passants ne le remarquent. Sautant d’ombre en ombre il disparut bientôt vers des cieux plus paisibles tandis que la discussion qui l’avait troublé se poursuivait.

- Il est quelle heure maintenant???

- J’sais pas il doit être dans les 2h !!

- Super, donc y a plus de métro maintenant. On est juste nické. Si on trouve pas on est bon pour rentrer à pince, génial !

- Mais t’es super chiant à te plaindre tout le temps Richard, tu sais ça ?

- Il est 2h, je gèle, tu m’as fait quitter une soirée chiante, peut-être, mais ou j’avais un bon plan cul, et tout ça pour… que dalle… alors j’me trouve bien gentil.

- La grosse rousse à lunettes ? C’était ça ton bon plan cul ?

- Elle était pas grosse… pas trop.. pi merde, c’était toujours mieux que… « que dalle ».

- Mais pas « que dalle » putain ! C’est surement la teuf du siècle alors arrête de saouler.

- Et qu’est-ce qui va la rendre si super ta teuf Sam ? Y aura le père Noël en train de sucer Casimir ? Chantal Goya à poil enduite de Nutella?

- C’est un plan de William, des mecs qui veulent se lancer sur le marché avec une nouvelle dope. Alors ils organisent une petite sauterie avec défonce gratos à gogo et ils ont invité que la crème du cluber branchouille pour faire leur pub. Bref y aura tellement de dope que tu pourras en foutre dans ton doggybag avant de partir, sans parler des bombasses shootées jusqu’aux yeux.

- Putain mon salaud, c’est pour ça que t’as laissé Lia en plan tout à l’heure.

- Et j’ai pas signé de contrat d’exclusivité ok.

- Le rat, j’hallucine, tu me donnes quoi pour pas que je lui crache tout ?

- J’sais pas… ta mère sait finalement pourquoi y avait du vomi dans le coffre de son coupé sport ?

- Très drôle…n’empêche que pour l’instant ça fait des heures qu’on tourne pour que dalle.

- Quel casse couille tu fais, merde !!! Tiens, regarde, si je me trompe pas, ça doit être là !

Samuel et Richard avaient tourné dans Saint-Ouen pendant plus d’une bonne demi-heure avant de rejoindre enfin la zone industrielle. Là, ils avaient encore dû chercher un bon quart d’heure avant de faire correspondre le plan, dessiné à la hâte sur une serviette en papier qu’ils avaient à la main, avec le monde réel. Pourtant, ils arrivèrent finalement devant un grand entrepôt gardé par de lourdes grilles métalliques et relativement isolé d’où s’échappait le beat syncopé d’une musique techno étouffée par de fines cloisons métalliques. Samuel avait la vingtaine, grand, charismatique, le regard azur et une longue chevelure blonde ondulée lui conférant des allures de grand fauve.  Il avait quitté ses parents, forcé et contraint, à l’âge de 18 ans, et vivait depuis aux dépens d’autrui profitant sans répit de diverses ficelles et autres magouilles : le chômage était presqu’un but en soi à ses yeux. Totalement intégré à notre société de consommation, il était l’incarnation humaine du concept de « marque » : inutile et coûteux, mais étrangement indispensable. On s’accordait à reconnaître à demi-mot, que Samuel offrait une forme de valeur ajoutée à la vie de par sa simple présence, il était une plus value sur l’existence. Ce talent rare lui avait fourni un réseau de contacts étendus qui lui permettait d’obtenir à peu près toujours ce qu’il voulait et ce sans la moindre contrepartie. Dire que la vie était facile pour Samuel serait donc plus qu’une lapalissade : un véritable euphémisme.

Richard, lui, était d’un genre bien plus commun. Pour faire bonne figure avec Samuel, disons qu’il avait tout du stéréotype du bon copain. Physiquement quelconque, intellectuellement banal, il en devenait l’accompagnement idéal, voire presque indispensable. Il était ce que les journaux féminins nomment : un basique, comme un petit top blanc ou un jean moulant. Un vêtement simple et sans grand intérêt que tout le monde possède au fond d’une armoire et qui par son efficace simplicité met en valeur de façon remarquable le dernier accessoire tendance du sac à main Gucci à la casquette Vuitton.

Richard et Samuel s’étaient trouvés voilà maintenant deux ans par hasard au cours d’une soirée et, dans un accord tacite d’intérêt mutuel, ne s’étaient plus quittés depuis. Leurs rapports avaient mué avec le temps en une forme de relation symbiotique du genre arbre-champignon, pour s’éloigner le plus loin possible d’un quelconque rapport humain. C’est d’ailleurs cette association toujours prolifique qui les avait menés cette fraîche soirée d’automne devant ce monolithique bâtiment d’acier.

La lourde porte métallique de l’entrepôt n’offrit aucune résistance à la poigne de Samuel. Un épais brouillard acre, mélange écœurant de fumigène, de sueur, de tabac froid, et d’un je ne sais quoi d’animal, s’engouffra dans l’ouverture, lécha leur corps de façon presque obscène et les submergea bientôt.

Obscure, la salle qui devait pourtant être plus que vaste, ne se découvrait qu’à la lueur de quelques spots rouges. Baignés dans la fumée, révélés sporadiquement par de faibles lumières, les danseurs ondulants semblaient des corps rescapés ballottés par une tumultueuse mer de sang. Samuel s’enfonça dans les ténèbres de la salle, de la démarche légère et assurée du prédateur sur son territoire. Il se mit directement à la recherche des gens qui le reconnaîtraient sûrement, la réciproque étant rarement vraie, et qui pourraient lui faire profiter au mieux de la soirée. Il abandonna Richard derrière lui, celui-ci opta pour son habituelle technique de repli (pas de s). Rassemblant le peu de nonchalance qu’il se connaissait, il se rapprocha discrètement du mur le plus proche, à la recherche d’une chaise ou d’un fauteuil qui pourrait l’accueillir le temps que son ami lui rapporte les bénéfices de ses civilités. L’atmosphère était moite, la chaleur étouffante, Richard progressa lentement, ses semelles se décollant avec peine d’un sol que la soirée, visiblement aussi chaude que l’avait vantée Samuel, avait rendu gluant. Finalement il se laissa mollement glisser sur une banquette en skaï qui vint à croiser sa route, non sans remarquer, à ses cotés, le corps à moitié dénudé d’une jeune fille visiblement stone. Ses yeux parcoururent les jambes interminables de la belle, en longèrent jusqu’à la moindre courbe, en savourant le galbe et jaugeant de leur douceur, sans oser s’aventurer au-delà de mi-cuisse. Qu’importait la grosse rousse, Richard se dit qu’il avait finalement bien fait de suivre Samuel. Il jeta un œil aux alentours et remarqua, négligemment abandonnées sur la table métallique devant lui, diverses doses de ce qu’il identifia rapidement comme la substance illicite sponsorisant l’événement et qui n’attendait que d’être consommée. Richard saisit un petit sachet entre ses doigts, l’ouvrit d’un geste sec et ferme qui trahissait l’habitude et savoura du bout du doigt l’échantillon. La soirée ne faisait que commencer.

Samuel, quant à lui, poursuivait sa progression, au radar complet, il ne voyait pas vraiment devant lui, mais peu importait, il espérait juste qu’on le voit lui. En s’enfonçant sur la piste, il réprima avec peine une étrange impression. La soirée était prometteuse, il en savait quelque chose, et malgré tout, depuis qu’il avait pénétré l’entrepôt, une sensation étrange ne l’avait pas quitté. Le genre de sensation qui se glisse insidieusement le long de votre jambe, vous rentre dans le fondement sans demander votre avis et qui, en une fraction de seconde, se mue en peur panique. Mais une impression n’étant jamais rien d’autre qu’une impression, Samuel fit taire son instinct afin de profiter au mieux de la soirée, on parlait tout de même de dope à volonté. Contrairement à ce qu’il aurait cru, la piste de danse n’était pas bondée. Il s’étonna de n’y croiser qu’à peine une dizaine de personnes s’agitant, oscillant plus que dansant. Tous semblaient en transe, de véritables mort-vivants. Samuel songea que visiblement la drogue avait déjà bien circulé, il déboutonna sa chemise, l’atmosphère était étouffante. De la piste, au centre de la salle et malgré les lumières, il avait un meilleur aperçu de l’entrepôt. L’ambiance était étrange, hormis la musique, il y régnait un calme obscène. La sensation quitta sa jambe.

Les yeux dans le vague, le visage bercé d’une douce tiédeur, Richard s’enfonçait dans les brumes hypnotiques de la drogue, la salle sembla ralentir devant ses yeux, les danseurs lui parurent soudain plus nets, il se laissa couler sur la banquette au coté de sa voisine. Les sens exacerbés, la musique lui parut soudain oppressante, l’odeur agressive, et surtout il sentit qu’une matière visqueuse et tiède recouvrait progressivement sa joue. Affalé tout du long sur le canapé, il bouscula sa voisine qui tomba par terre. Richard écarquilla les yeux, il était en plein bad trip. Son bras, tout comme une partie de son visage, était couvert de sang et seul le tronc, à moitié dévoré, de sa voisine roulait à même le sol, ses jambes restant imperturbablement campées sur le faux cuir. Perdu entre hystérie et inconscience, Richard se releva d’un bond et glissa sur l’épais liquide sombre qui dégoulinait du canapé. Il s’abattit complètement abasourdi dans la mare qui gicla de toutes parts et le macula de sang.

Éclaboussé au visage, Samuel essuya dédaigneusement d’un revers de main ce qu’il pensait être de la sueur. Il ne comprit pas tout de suite en voyant le rouge sur sa main, songeant que c’était probablement un effet des lumières. Puis, le danseur à ses côtés cessa de bouger pour s’effondrer, inerte, comme un pantin désarticulé. Samuel pétrifié regarda le corps se vider de tous ses fluides. Le flot ininterrompu s’étendait à ses pieds, il eu l’impression qu’il allait l’engloutir. La surface du liquide frémit soudainement. Par-delà la musique Samuel entendit comme un crissement sur le sol, suivi d’un souffle rauque régulier. Les corps baignaient dans le sang, la musique couvrant désormais à peine le plic ploc obsédant du sang goûtant des corps. Une lourde patte s’écrasa sur le béton devant Samuel. Ses yeux la détaillèrent ce qui lui parut une éternité avant d’oser remonter plus haut. Elle devait avoir la taille de son torse. Ses griffes devaient mesurer autant que ses propres mains. Elle était couverte de longs poils aussi sombres que la nuit et parsemée de sang comme le ciel d’étoiles. À chaque information qu’assimilait Samuel, son cerveau réduisait d’autant sa durée de vie. Son regard remonta tout de même le long de la patte, jusqu’à la gueule béante ouverte au-dessus de lui. Un mince filet de bave s’écoula sur son front et longea le coin de ses yeux singeant les larmes qu’il n’arrivait pas à avoir. L’animal faisait autant de bruit qu’une locomotive prête à démarrer et dans ce grognement pétrifiant Samuel entendit lointains les cris de Richard qui lui donnèrent la force de prendre ses jambes à son cou.

Patinant dans le sang, Samuel entama avec mal un sprint vers la porte d’entrée, hurlant à son ami aussi distinctement que possible dans pareille situation, c’est-à-dire de façon totalement inintelligible, de faire de même. L’animal surpris sur le coup laissa quelques mètres se creuser entre sa cible et lui avant de réagir. Il rattrapa pourtant Samuel, d’un bond d’une longueur prodigieuse, se recevant dans un jaillissement de sang qui recouvra Samuel. Pataugeant dans les fluides humains jusqu’au cou, faisant des pieds et des mains pour retrouver son équilibre et reprendre sa fuite, celui-ci paniquait complètement. Il réussit toutefois à donner à son corps l’impulsion nécessaire pour prendre un nouvel élan. Les crocs du monstre claquèrent dans le vide, se refermant à quelques centimètres du pied de Samuel. Plus de la moitié du chemin le séparant de la liberté venait d’être franchi. Glissant plus que courant. Zigzaguant en virtuose pour éviter les coups de dents et de pattes rageurs, la confiance de Samuel augmentait à mesure que la distance le séparant de la porte se réduisait.

Richard plus proche de la porte avait, malgré la terreur, mis à profit son avantage et n’en était plus qu’à quelques mètres lorsque les crocs de la créature se refermèrent sur la chair de Samuel. Son hurlement de douleur emplit tout l’entrepôt couvrant jusqu’à la musique. L’esprit embué, Richard hésita un instant, il n’avait jamais eu l’âme d’un héros, sa main se referma sur la poignée de la porte, le cauchemar prendrait bientôt fin. Pour lui tout du moins.

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